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UNE SEMAINE DE JUILLET 1830

je ne le prévoyais que trop ! Mais le voilà arrivé. La route du devoir est claire ; il faut la suivre et sauver le pays, car lui seul est dans le bon droit. »

Elle lui avait répondu : « Va, mon ami ; je n’ai pas d’inquiétude, tu feras toujours ce qu’il y aura de mieux », et puis la pauvre femme se remettait à pleurer de plus bel : « Ah ! ma chère amie, notre bonheur est fini ; j’ai été trop heureuse », et, joignant les mains : « Mon Dieu, j’espère n’en avoir pas été ingrate, j’en ai bien joui, mais je vous en ai bien remercié ! » Et puis encore, et encore, et toujours des larmes.

Je l’engageai à se laisser moins abattre. Monsieur le duc d’Orléans, lui représentai-je, aurait besoin de toute sa fermeté ; rien ne serait plus propre à la lui faire perdre que ce désespoir de la personne qu’il chérissait le plus au monde. Elle me répondit qu’elle le sentait bien ; elle s’abandonnait ainsi devant moi, mais elle présenterait une autre contenance lorsqu’il le faudrait : la gloire et le bonheur de son mari avaient toujours été les premiers intérêts de sa vie et elle ne leur manquerait pas. Je la pressai beaucoup de se rendre à Paris :

« Montez en voiture, madame, avec tous vos enfants, vos voitures de gala, vos grandes livrées ; les barricades s’abaisseront devant elles. Le peuple flatté de cette confiance vous accueillera avec transport ; vous arriverez au Palais-Royal au milieu des acclamations ; il n’y a pas à hésiter.

— Si mon mari me le prescrit, j’irai certainement comme vous le dites. Mais, ma chère, cela me répugnera beaucoup ; cela aura l’air d’une espèce de triomphe… de nargue… vous entendez, pour les autres. J’aimerais bien mieux arriver au Palais-Royal où je veux aller rejoindre mon mari le plus tôt possible, sans que cela fasse aucun effet.