Page:Mélandri - Les Farfadets, conte breton.djvu/15

Cette page a été validée par deux contributeurs.


La bataille gagnée, ils rentraient à son de trompes dans leur château de pierres, et leur souvenir restait comme un éblouissement en la mémoire des pauvres gens.

Cependant, d’autres seigneurs plus puissants tenaient la contrée, qu’ils gouvernaient de par Dieu seul, depuis le temps où le premier chêne avait poussé dans nos forêts.

Ceux-là, moins fiers, bien que d’une plus noble essence que les ducs, vivaient en contact presque continuel avec le pauvre peuple des campagnes. Aussi les appelait-on familièrement les bons Korrigans.

Ils n’étaient faits ni de chair, ni d’os, ni de muscles. Pourtant chacun d’eux était aussi redoutable à lui seul qu’une armée de Bretons. N’avaient-ils pas levé les pierres fabuleuses de Karnak, dressé les dolmens, creusé les cavernes ? Pour s’ébattre, s’ils l’eussent voulu, ils auraient, disait-on, transporté la plus grosse tour de Rennes au fin fond de la mer.

Et si menus, pourtant ! Ils pouvaient se poser sur un épi de seigle, sans en courber la tige !

Ni pâtre ni métayer ne les redoutait, quand à la nuit tombante on les apercevait rassemblés en conclave sur les marches des vieux calvaires. Chacun savait que l’influence de ces bons génies était, pour les villages, bénigne et bienfaisante.

Et quelle plaisante chose que d’entendre au loin, dans la vapeur vespérale, s’élever leur chant grêle rythmant la ronde, et de penser le lendemain devant les sainfoins foulés en cercle : Les Korrigans nos amis se sont esjouis en ce pré.

Oui-da ! on les aimait fort en notre hameau de Lesneven. Devant l’âtre, au chant du grillon, pas de causerie où leur nom ne revînt comme un refrain,