Page:Lucie Delarue-Mardrus - El Arab.djvu/46

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
43
Carthage

d’un léger tulle mordoré faisant papillon sur le front. Je ne l’ai jamais vue que vêtue d’une espèce de robe de chambre à fleurs surmontée d’un col Médicis où s’enfonçait sa tête un peu courbée par l’âge. Dans son visage presque sans rides et d’une blancheur immaculée, la bouche mince et relevée aux coins dessinait un arc écarlate. Plus clairs que des aigues-marines, ses yeux souriants s’accompagnaient de deux grands sourcils authentiquement noirs. Et, petites perles, ses dents avaient gardé tout leur éclat. Rien n’était plus raffiné que sa main, son étroite main pâle qui secouait dans le cendrier la cigarette à bout d’or avec tant d’impériosité ; rien n’était plus savoureux que son langage où le turc, le français, l’anglais et l’arabe alternaient dans chaque phrase, où la virgule était représentée (ou l’exorde), par un éternel « je vous dis la vérité » dont elle roulait l’R de tout son accent cosmopolite.

« Ouallahi el azîme, my dear friend, je vous dis la vérité. El Kourbag ! El Kourbag ! La cravache ! C’est cela qu’il faut, and nothing else ! Evet effendem ! Venez ici, Sidi Bou Hageb, and tell them si j’ai raison, oua illa la !»

Sidi Bou Hageb, jeune et solide Tunisien aux bons yeux fidèles, grosse tête ronde sous le tarbouche rouge, était son second, peut-être son troisième mari. Aucun titre. De bonne origine bourgeoise, rien de plus.

De cette femme qui eût pu être sa mère il acceptait n’importe quoi, même qu’elle eût gardé, depuis la fin de la jeunesse, l’habitude de recevoir au harem certains hommes privilégiés et restât devant eux à visage découvert. Elle était khédiviale. Tout lui était permis.

Dans son palais de la Marsa ou ancienne Mégara (« faubourg de Carthage » comme l’annonce la première ligne de Salammbô), belle demeure arabe entourée de grands jardins, les tendances de la vieille hanoum se révélaient au premier coup d’œil. Des meubles fabriqués à Londres voisinaient avec de précieux et vénérables meubles turcs, une commode française avec des divans égyptiens, des coussins de Tunis avec des tentures parisiennes. Et, dans