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BELLIOU-LA-FUMÉE

en évitant le campement par un détour, et de reprendre un paquebot qui le ramènerait vers les pays civilisés. Cependant il n’en fit rien. Tout au fond de son être, il recelait le filon atavique de la vie dure, et, de temps en temps, il se répétait que ce que d’autres font, lui aussi pouvait le faire. Cette phrase devint une obsession de cauchemar ; il la chantonnait à ceux qui le dépassaient sur la piste.

D’autres fois, au repos, il regardait et enviait les Indiens au pied sûr et obstiné qui trottinaient comme des mulets sous des fardeaux plus pesants que le sien. On ne les voyait jamais se reposer ; ils allaient toujours, avec une persévérance et une certitude qui lui paraissaient effarantes.

Il s’assit et se mit à jurer — il ne lui restait pas assez de souffle pour le faire en marche — et il lutta contre la tentation de s’en retourner furtivement à San Francisco. Avant d’avoir achevé cette mémorable étape, il ne jurait plus ; il pleurait. C’étaient des larmes d’épuisement et de dégoût de soi-même. Si jamais homme fut une épave, c’était bien lui.

Lorsque la fin du portage fut en vue, il se raidit de désespoir, se traîna jusqu’à l’emplacement du campement, et s’abattit la face en avant, le sac de haricots sur le dos. Il ne fut pas tué du coup, mais il resta sur place un quart d’heure avant de retrouver assez de forces pour se dégager des courroies. Puis il se sentit malade à en mourir, et fut trouvé dans cet état par Robbie, qui éprouvait une faiblesse analogue.

Chose curieuse, cette indisposition de son compagnon contribua à ravigoter Kit, qui s’écria :

« Ce que d’autres font, je puis le faire ! »

Mais au fond du cœur il se demandait s’il n’essayait pas d’en faire accroire.