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Lorsque ayant fait son homme, et le voyant sans âme,
Il releva la tête et demanda le feu.
Vous, votre homme était fait ! vous aviez la flamme !
Et vous avez soufflé sur le souffle de Dieu.

Mais votre foi à vous c’est la négation de l’avenir, la négation de l’entêtement et de l’ignorance ! En vérité on croit rire, et quand vous nous parlez de science, où sont vos textes, vos grammaires, vos recherches ? Allez, nous ne sommes pas dupes du fracas de vos citations. Platon, Aristote, Pythagore, Leibnitz, Descartes, Voltaire, Locke, Kant ! M. de Musset le mieux est de se taire lorsqu’on a si peu lu, de se taire lorsqu’on a si peu compris. (Murmure d’un côté. Applaudissements de l’autre). Vraiment l’antiquité et la science moderne seront trop petites pour combler le vide de votre cœur ! (Bruit. Applaudissements). Un Platon, un Voltaire, trop petits pour le cœur de M. de Musset ! Et pour que ce vaste cœur retrouve son calme, il ne lui faudra rien moins que « la petite croix de bois noir entre les deux seins blancs de madame Pierson ! » Ah ! je l’avoue, il y a une chose plus douce et plus commode que le trouble des chercheurs. C’est le calme de la torpeur ; et quand la débauche a tué le corps il n’est pas difficile de tenir l’âme en repos. Elle se contente à peu de frais. Qu’auriez-vous dit, Byron, si vous aviez entendu celui qui prétendait procéder de vous et qui mit son orgueil à vous copier sans vous comprendre, qu’auriez-vous dit en vous voyant aussi piteusement travesti ? (Réclamations.)

Il faut vraiment avoir lu Manfred avec les yeux et l’intelligence d’un jeune homme de vingt ans qui, en entrant dans le monde, cherche quelle sera la pose la plus propre à frapper d’étonnement, pour en avoir extrait l’idée de nihilisme avec laquelle M. de Musset calmait si facilement sa conscience. Quand vint Manfred le vieux monde avait craqué ; le nouveau n’existait pas encore, l’homme avait abdiqué le passé et s’élançait vers l’avenir. Permettez-moi de vous dire comment