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Le poison n’a pas noirci tes lèvres ; tu as eu peur au dernier moment, toi qui n’as proclamé le néant que par fanfaronnade. Tu t’es fait capucin.

Je voudrais vivre, aimer, m’accoutumer aux hommes.
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Qu’est-ce donc que ce monde, et qu’y venons-nous faire.
Si, pour qu’on vive en paix, il faut voiler les cieux ?
Passer comme un troupeau, les yeux fixés à terre,
Et renier le reste, est-ce donc être heureux ?
Non, c’est cesser d’être homme et dégrader son âme.
Dans la création le hasard m’a jeté ;
Heureux ou malheureux je suis né d’une femme,
Et je ne puis m’enfuir hors de l’humanité.
.....................
Que me reste-t-il donc ? Ma raison révoltée
Essaye en vain de croire et mon cœur de douter.
....................
A qui m’adresserai-je, et quelle voix amie
Consolera ce cœur que le doute a blessé ?
Il existe, dit-on, une philosophie
Qui nous explique tout sans révélation,
Et qui peut nous guider à travers cette vie.
Entre l’indifférence et la religion ?
J’y consens. — Où sont-ils ces faiseurs de systèmes
Qui savent, sans la foi, trouver la vérité ;
Sophistes impuissants qui ne croient qu’en eux-mêmes,
Quels sont leurs arguments et leur autorité ?

Suit en vingt lignes l’exposé de tous les systèmes philosophiques depuis Platon jusqu’à Kant.

Voilà donc les débris de l’humaine science !
Et, depuis cinq mille ans qu’on a toujours douté.
Après tant de fatigue et de persévérance,
C’est là le dernier mot qui nous en est resté !
Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles,
Qui de tant de façons avaient tout expliqué,
Pour aller jusqu’aux cieux il vous fallait des ailes ;
Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.