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Mais sais-tu que le mépris n’est que l’arme des forts et qu’elle est trop lourde à la lâcheté ? Non, tu n’as rien méprisé, tu t’es simplement bouché les oreilles, tu as fermé les yeux, tu as eu peur de voir, de travailler, tu as fui devant la tâche. Ah ! beau Jacques, grand, loyal, intrépide et superbe, quelle grandeur à t’aplatir devant l’obstacle, quelle loyauté à dénigrer ce que tu ignores, quelle intrépidité à ne pas oser chercher ton idéal, quelle superbe à venir mourir entre les mains d’une Marion. Tu croyais donc entrer dans la vie comme dans un parterre de fleurs ; comme dans ces temples que l’âme emplit sans être écrasée par leur voûte. Cette félicité parfaite, nos pères l’ont-ils donc jamais connue, penses-tu que nos fils l’atteindront jamais ?

Et nous qui n’avons pas la grandeur de te suivre, en quel temps sommes-nous donc venus ? Tu parles du vide de ton âme, et tu parles de doute ; mais nous, ce n’est pas le vide qui est devant nous, ni le doute, mais les ruines, ruines de la vérité, ruines de ce temple de vie que nous essayons de reconstruire. Chacun de nous porte sa pierre et gravit la montagne, sans s’inquiéter de savoir s’il sera précipité avec son lourd fardeau. C’est que, maigre Rolla, usé par la débauche, nous avons l’âme pleine du feu sacré de la foi, et que le devoir chez nous peut au besoin remplacer l’espérance. C’est que tant qu’il y aura une souffrance, nous savons que le devoir nous impose de l’anéantir, c’est que tant qu’il y aura une erreur nous sommes décidés à lutter corps à corps jusqu’à ce que l’un de nous succombe, c’est que tant qu’il y aura des hommes, il y aura pour nous des frères auxquels nous ne nous croyons pas le droit de faire défaut ; c’est que, beau Rolla, qui demandes à l’amour d’illuminer ta dernière heure, nous n’attendons de personne aucune récompense, et que pourvu que nous mourions dans le droit, peu nous importe de mourir. (Murmures d’un côté. Longs applaudissements de l’autre.)

Mais vraiment, tu n’es pas mort. Rolla, maigre fantôme.