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cœur suffoquait : « Au nom de Dieu, lui ai-je dit avec l’expression la plus vive, au nom de Dieu, finissez ! » Elle a cessé, et m’a regardé attentivement : « Werther m’a-t-elle dit avec un sourire qui me perçait l’âme ; Werther, vous êtes bien malade, vos mets favoris vous répugnent. Allez ! de grâce, calmez-vous. » Je me suis arraché d’auprès d’elle, et Dieu ! tu vois mes souffrances, tu y mettras fin. »

Et, dans cette lettre déchirante où Werther exhale le dernier sanglot de sa vie, la dernière pensée qui l’exalte est cependant une pensée d’espoir.

« C’est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j’ouvre les yeux ! Hélas ! il ne verront plus le soleil ; des nuages et un sombre brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô nature ! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s’approche de sa fin

» ..... L’éternité même ne pourra détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je sens en moi ! Elle m’aime ! ce bras l’a pressée ! ces lèvres ont tremblé sur ces lèvres ! cette bouche a balbutié sur la sienne ! Elle est à moi ! tu es à moi ! oui, Charlotte pour jamais !...

» ..... De ce moment tu es à moi, à moi, ô Charlotte ! je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton père ; je me plaindrai à lui ; il me consolera jusqu’à ton arrivée : alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en présence de l’Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.

» Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire ! près du tombeau je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons ..... »

Dites, messieurs, quelle âme tendre n’a souffert avec lui, quelle âme tendre peut se croire à l’abri de pareilles douleurs ? Göthe, dans ses mémoires, s’est attaché à expliquer comment il fit Werther, avec son sang, son âme, dans un état continuel d’hallucination, ce sont ses propres termes. Mais, dans ce beau poème, dans ce sanglot de l’âme, vous