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blement le même type. (Murmures). Le libertin à la pensée indécise, vague, et la vierge pure prédestinée à cet homme. Don Gassius, Frank, Rolla, Suzon, Deidamia, Marion. L’analyse rapide de l’une de ses œuvres nous donnera le mot de l’énigme de cet homme, explication qu’il a d’ailleurs prétendu nous donner. Son Rolla, c’est Werther amoindri et dégradé par Don Juan, mais Don Juan de bas étage. De Charlotte il fit Marion. Vous avez tous présente à l’esprit l’œuvre du grand poète, mais il me sera permis d’en citer quelques passages afin de mieux faire ressortir la laideur du travestissement.

Werther est un amant de la nature : il s’absorbe dans sa contemplation ; mais cette contemplation, comme je l’ai dit, sans un but défini, c’est-à-dire sans l’homme, devient un tourment incessant. Avez-vous remarqué les dates de ses lettres ? Sa passion naît au printemps, à l’épanouissement de la nature. Le roman dure deux ans et passe à travers les vicissitudes des saisons : le délire en été, l’affaissement à l’automne, la mort à l’hiver. Quand il rencontre Charlotte, par quoi est-il d’abord séduit ? — par cette candeur, cette innocence, le spectacle gracieux de cette jeune fille qui sert de mère à sa nombreuse famille. Vous rappelez-vous cette scène si calme et délicieuse par sa pureté même ?

« J’avais mis pied à terre : une servante qui parut à la porte nous pria d’attendre un instant mademoiselle Charlotte qui allait descendre. Je traversai la cour pour m’approcher de cette jolie maison, je montai l’escalier, et en entrant dans la première chambre j’eus le plus ravissant spectacle que j’aie vu de ma vie. Six enfants de deux ans jusqu’à onze, se pressaient autour d’une jeune fille d’une taille moyenne, mais bien prise. Elle avait une simple robe blanche, avec des nœuds couleur de rose pâle aux bras et au sein. Elle tenait un pain bis, dont elle distribuait des morceaux à chacun en proportion de son âge et de son appétit. Elle donnait avec tant de douceur, et chacun disait merci avec tant de naïveté !