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sant de rechercher par quelle suite d’événements il parvint ainsi à atrophier les beaux côtés de son talent. Que la nature aveugle ait égaré sur lui ses faveurs, je suis loin de le contester, pas plus que je ne pourrais méconnaître, quelque informe et hideuse que soit une statue, la blancheur et la pureté du marbre qu’elle anime. Mais qui donc, messieurs, pourra séparer l’idée du monstre de la matière qui l’incarne ? Il y a là peut-être le sujet d’une comparaison douloureuse. Je ne sais pas en vérité ce que l’admiration aura à faire ici.

M. de Musset est pour moi le produit le plus direct et d’ailleurs le plus naturel de cette fatale école du sentiment dont Rousseau fut le fondateur. On dit généralement que Jean-Jacques a formulé le premier d’une manière nette le code de nos droits, et qu’en s’inspirant de la nature il a retrouvé et appliqué les principes sur lesquels repose notre droit naturel. Il serait vraiment plaisant, si ce n’était pas un spectacle fort triste, de voir ainsi sacrifier toute une génération antérieure à Rousseau, au moins par la date de renonciation de ses principes, et qui les avait déduits, non par voie de sentiment, mais par une méthode scientifique. Je veux parler des physiocrates. Et Quesnai et Lemercier de la Rivière, et Turgot et Mably, et le plus grand de tous, car il toucha à tout, Voltaire ? Est-ce qu’il proclame la vérité ? Est-ce qu’il combat les préjugés au nom du sentiment ? lui l’homme de la raison pure, lui qui n’ignorait pas que si cette arme est commode, car elle peut immédiatement soulever les masses, elle n’a jamais vaincu que pour une heure. Remarquons ici, et cette remarque a bien son importance, que si Rousseau a pu exalter les masses, c’est Voltaire seul qui les a convaincues, parce que Voltaire a raisonné leur sentiment ; l’un se bornait à demander l’égalité des conditions ; l’autre, la liberté de la pensée. Il y avait tout là-dedans. L’un nous a appris à obéir à nos sentiments, comme s’ils ne pouvaient pas être faussés et viciés : l’autre nous a courbés sous le joug de la science en nous ordonnant le libre examen. L’influence de Rousseau a