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nèse (quelle indépendance et quelle hauteur de vues !), lorsqu’il décrit le mouvement insurrectionnel de Corcyre, et éclaire d’un si grand jour le caractère des révolutions en général (livre iii) ; lorsqu’il dépeint la peste d’Athènes avec la science d’un praticien, et son influence sur les mœurs publiques et privées. Thucydide est surtout l’historien-soldat, lorsqu’il rend compte avec scrupule et netteté des forces de chaque parti, des moyens d’attaque et des ressources de la défense dans toutes les scènes de cette longue guerre et sur tous les points ; lorsqu’il décrit, de manière à les faire mouvoir sous nos yeux, les siéges de Platée, d’Amphipolis, et de Syracuse. Il n’est pas ambitieux dans ses vues philosophiques, maladie des historiens modernes ; mais en ne présentant que des faits, il en donne appréciation par leur seul enchaînement : il règne dans cet enchaînement une science profonde, une volonté puissante ; tout est préparé de loin, et l’auteur impose son jugement au lecteur, mais il le fait sans disserter, par le seul ascendant d’une raison supérieure et par la connaissance intime des événemens du siècle. C’est un journal politique et militaire, où tout est distribué par saisons, comme les campagnes qu’il raconte, et d’où les hors-d’œuvre, les descriptions pittoresques, les anecdotes, sont sévèrement bannis. La seule complaisance que Thucydide ait pour son esprit grave et raisonneur, est de jeter au travers de ses récits quelques harangues fictives, langage probable et vrai de ses personnages, où les mobiles secrets, les sentimens, les passions de chacun sont traduits avec une énergique éloquence. Ce sont les individus et Thucydide tout ensemble qui parlent ; Thucydide sans dénaturer les intentions de ses héros, les personnages en livrant à l’historien scrutateur leurs plus intimes pensées, qu’il complète et vivifie.

Thucydide doit être le manuel de l’homme d’état et du guerrier, comme il fut pour l’éloquence celui de Démosthène : cet esprit grave, dont le langage viril succède aux formes épiques d’Homère et d’Hérodote, serait un phénomène et une anomalie dans cette contrée poétique, si la secousse donnée à la Grèce par les guerres persiques, l’énergie qui en était résultée, et la complication des événemens de l’époque, n’expliquait pas jusqu’à un certain point l’apparition de cet homme. Thucydide est le pendant de Périclès, et chacun des deux est le commentaire de l’autre ; il n’est donc pas étonnant que l’historien ait si bien mis en scène l’homme du pouvoir, le diplomate, le guerrier qui disposait alors des destinées de la Grèce, et semble gémir ensuite de voir sa patrie tombée aux mains d’Alcibiade.

Fr. GAIL