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Nous savons que la farouche résistance de la bourgeoisie à la révolution socialiste est inévitable dans tous les pays, et que cette résistance croîtra avec la croissance de la révolution. Le prolétariat brisera cette résistance, il mûrira définitivement pour la victoire et pour la puissance, au cours de la lutte contre la bourgeoisie récalcitrante.

La presse vénale de la bourgeoisie peut crier sur tous les toits à propos de chaque faute que commet notre révolution. Nous n’avons pas peur de nos fautes. Les hommes ne sont pas devenus des saints parce que la révolution a commencé. Les classes laborieuses, séculairement opprimées, persécutées, violemment comprimées dans les tenailles de la misère, de l’ignorance, de la barbarie, ne peuvent éviter certaines erreurs dans la révolution. Et comme j’ai déjà eu une fois l’occasion de l’indiquer, le cadavre de la société bourgeoise ne saurait être cloué dans un cercueil et enterré. Le capitalisme abattu pourrit et se décompose au milieu de nous ; il contamine l’air de miasmes, il empoisonne notre vie, il enchevêtre les milliers des fils et des attaches de tout ce qui est vieux, pourri et mort autour de tout ce que nous créons de neuf, de frais, de jeune et de vivant.

À chaque centaine de fautes que nous commettons et qui soulève dans le monde entier les hurlements de la bourgeoisie et de ses laquais (nos menchéviki et nos social-révolutionnaires de droite sont de ce nombre), répondent 10,000 actions grandes et héroïques, — d’autant plus grandes et plus héroïques qu’elles sont toutes simples, invisibles, cachées dans la vie quotidienne d’un quartier de fabrique ou d’un hameau perdu, exécutées par des gens qui n’ont pas l’habitude (ni la possibilité) de crier leur moindre succès dans le monde entier.

Et même s’il en était autrement, si — quoique cette supposition soit inexacte, je le sais, — pour chaque centaine d’actions correctes de notre part nous commettions 10000 fautes, notre révolution n’en serait pas moins ce quelle sera devant l’histoire universelle, c’est-à-dire grande et invincible ; car pour la première fois ce n’est pas la minorité, ce ne sont pas les riches ou les gens instruits seuls, mais la masse véritable, l’immense majorité des travailleurs qui construit elle-même la vie nouvelle, qui résout par l’expérience les questions les plus difficiles de l’organisation socialiste.

Chaque faute commise dans ce travail, dans le travail honnête et sincère de dizaines de millions de simples ouvriers et paysans pour la réorganisation de leur vie entière, — chaque faute semblable vaut des milliers et des milliers de succès « sans faute » de la minorité des exploiteurs, succès dans leur œuvre de duperie et de tromperie des travailleurs. Car c’est par ces fautes seules que les ouvriers et les paysans apprendront à construire la vie nouvelle, qu’ils apprendront à se passer des capitalistes ; ce n’est qu’ainsi qu’ils pourront — à travers des milliers d’obstacles — se frayer un chemin vers le socialisme triomphant.

Ils commettent des fautes dans leur travail révolutionnaire, ces paysans russes qui, d’un seul coup, dans la nuit du 25 au 26 octobre (7 au 8 novembre) 1917, ont aboli tout droit de propriété privée sur le sol, et qui maintenant, triomphant mois par mois des difficultés les plus incroyables, se corrigeant eux-mêmes, tranchent, pratiquement ce problème colossal : l’organisation des nouvelles conditions de la vie économique, la lutte contre les spéculateurs, la possibilité d’assurer la terre aux travailleurs (et non aux richards), la transition à l’agriculture communiste sur une grande échelle.

Ils commettent des fautes dans leur travail révolutionnaire, ces ouvriers russes qui, à l’heure qu’il est et en quelques mois, ont nationalisé presque toutes les fabriques et les usines importantes et qui, dans un travail pénible et quotidien, apprennent l’art tout nouveau pour eux de l’administration de branches entières de l’industrie, mettent au point les entreprises nationalisées, et, triomphant de la gigantesque résistance que leur opposent la routine, l’esprit petit-bourgeois, l’égoïsme, posent pierre sur pierre les fondements d’un lien social nouveau, d’une discipline de travail nouvelle, du pouvoir nouveau des unions professionnelles d’ouvriers sur leurs membres.

Ils commettent des erreurs dans leur travail révolutionnaire, ces soviets, déjà créés dès 1905 par le formidable soulèvement des masses. Les soviets des ouvriers et paysans sont le type nouveau de l’État, le nouveau type supérieur de la démocratie ; ils sont une forme de la dictature du prolétariat, un moyen de gouverner sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie. C’est ici la première fois que la démocratie sert aux masses, aux travailleurs, en cessant d’être une démocratie pour les riches, telles les républiques bourgeoises les plus démocratiques. C’est la première fois que les masses du peuple tranchent, sur une échelle qui s’applique à des centaines de millions d’hommes, ce problème de réaliser la dictature des prolétaires et des demi-prolétaires, — problème dont la solution constitue la condition primordiale du socialisme.