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essoufflé. Je poussai jusqu’à mon ancien camp, je me débarrassai en un clin d’œil de ma robe, et j’allumai un grand feu. Dès qu’il commença à flamber, je sautai dans la barque. L’endroit où nous avions amarré le traîneau était à un mille et demi plus bas. Il ne me fallut pas longtemps pour accomplir le trajet en pagayant le long de la rive. Là, je débarquai, je filai à travers les arbres et je grimpai la colline au pas de course. Jim, enveloppé dans sa couverture, dormait à poings fermés. Je le réveillai en criant :

— Debout, Jim ! J’ai bien fait d’aller là-bas. Il s’agit de déménager au plus vite. On est à nos trousses.

Jim ne m’adressa pas une seule question ; il ne dit pas un mot ; mais la façon dont il travailla durant la demi-heure qui suivit me prouva qu’il m’avait bien compris et qu’il ne voulait pas se laisser surprendre. Au bout de trois quarts d’heure tout ce que nous possédions se trouvait à bord de notre radeau, que nous avions mis à flot sous les saules, prêt à être lancé au bon moment. Mon premier soin avait été d’éteindre le feu à l’entrée de la grotte et l’on ne pouvait pas voir notre chandelle du dehors.

Je m’éloignai un peu de la côte dans le canot et je me tins aux aguets. Rien ne bougeait. Ma vue ne portait pas à une très grande distance à cause d’un léger brouillard qui commençait à se lever ; mais le brouillard n’empêche pas d’entendre. Du reste, je comptais bien que M. Loftus, s’il mettait son projet à exécution, ne s’amuserait pas à faire le tour de l’île. Il débarquerait certainement de l’autre côté, en face de Saint-Pétersbourg. La voie était donc libre. Jim détacha le traîneau et nous glissâmes à l’ombre des arbres, le canot à la remorque, sans prononcer une parole jusqu’à ce que nous eussions dépassé l’île.