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nord de l’île, et une légère brise, qui commençait à rider la surface du fleuve, annonça que la nuit touchait à sa fin. D’un coup d’aviron, j’amenai la barque à terre et je m’assis sur l’herbe. La lune avait achevé sa faction et maintenant il faisait noir comme dans un four. Mais bientôt une pâle clarté grise se refléta sur l’eau : c’était l’aube. Après avoir attendu un peu, je pris mon fusil et je me dirigeai du côté où j’avais vu le feu de camp. J’espérais bien qu’on l’aurait ranimé. Quand on se croit seul dans un bois, on ne se donne guère la peine de changer de bivouac. Une lueur qui brillait à travers les arbres me prouva que je ne me trompais pas. Arrivé assez près pour jeter un coup d’œil sur la petite clairière, la première chose que je vis fut un homme couché à deux ou trois pas du feu. Il venait de se réveiller et se frottait les yeux. Il bâilla et se tira les bras. C’était Jim, le nègre de miss Watson ! Je ne songeai plus à me cacher, je vous en réponds.

— Holà, Jim ! m’écriai-je en courant à lui.

Il fut vite debout ; mais, au lieu de paraître heureux de me voir, il tomba à genoux et me contempla d’un air effaré.

— Ne me faites pas de mal, massa Huck, dit-il enfin. Je n’ai jamais fait de mal à personne, moi. Il fallait rester au fond de l’eau ; c’est la vraie place d’un noyé. Le vieux Jim a toujours été votre ami ; laissez-le tranquille.

J’eus assez de peine à le rassurer. Mes gambades auraient pourtant dû lui prouver qu’il ne se trouvait pas en face d’un noyé. Je lui racontai comment je m’étais échappé de la cabane. Je lui dis que la vue de son foyer m’avait joliment effrayé ; mais que l’idée de ne pas être seul sur l’île ne me faisait plus peur. Je ne craignais pas d’être trahi par lui. J’étais si ravi d’avoir quelqu’un avec qui causer que je jacassai comme une pie borgne. Jim, cependant, demeurait agenouillé ; il me regardait, bouche bée, sans répondre un mot.

— Dis donc, Jim, lui demandai-je, as-tu jamais vu manger un noyé ?

— Jamais, répliqua Jim,

— Eh bien, dépêche-toi de jeter une brassée de bois sur ton feu et tu