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dans les voies de la tempérance ? Tous les ivrognes ne sont pas incorrigibles.

— Sans me flatter d’être éloquent, ajouta-t-il, je puis me vanter d’en avoir guéri plus d’un. Je m’informerai… Nous verrons. En principe, je suis opposé à votre demande et je reviens rarement sur une première décision.

Ce résultat négatif enchanta mon père, et surtout l’homme de loi qui le conseillait. Il s’agissait de six mille dollars, et la cause eût-elle été plus mauvaise, les avocats ne lui auraient pas manqué, même à Saint-Pétersbourg. Il menaça de m’assommer si je ne lui procurais pas de l’argent. Je dus, bien à contre-cœur, demander trois dollars à M. Thatcher, qui, sachant à quoi s’en tenir, me les prêta volontiers. Je ne fus pas battu ; mais mon emprunt forcé causa un fameux vacarme dans la ville à l’heure de la fermeture des cabarets, et on dut arrêter le tapageur qui s’obstinait à empêcher les gens de dormir en poussant des cris d’Indien sauvage, accompagnés de coups de tamtam sur une vieille casserole. Le lendemain, il se voyait condamné à passer en prison le reste de la semaine.

— Voilà où mène l’ivresse, lui dit le juge. Malgré mon respect pour les droits de la famille, votre présence sur ce banc ne m’engage pas à vous confier la tutelle de votre fils. Quand on a trop peu d’empire sur soi pour ne pas commettre des excès, le seul moyen de salut consiste à ne plus boire du tout.

— Faut mourir de soif alors ?

— Je me suis mal expliqué. Il faut se décider à ne boire que de l’eau. Auriez-vous ce courage ?

— À moins d’avoir les poches vides ou d’être coffré, je n’ai jamais essayé.

— Votre franchise parle en votre faveur et je vous aiderai à essayer.

En effet, le juge essaya. Récemment converti lui-même à la tempérance, il cherchait à ramener les ivrognes dans la bonne voie, et tout