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— Je boucherai les trous aujourd’hui même, dit l’oncle Silas.

— Tais-toi donc ; les rats ne sont pas en cause… Une chemise, six chandelles, un drap de lit et une cuiller.

— Massa Silas, dit un négrillon dont la tête apparut derrière la jupe de sa mère, Sambo ne retrouve pas le chandelier que vous lui aviez donné à nettoyer.

— Emmène-le vite, Lise, s’écria tante Sally, ou je serai tentée de lui casser la tête… En voilà assez pour aujourd’hui !

Elle était à bout de patience, et vous conviendrez qu’il y avait de quoi.

— Tu as raison, répliqua l’oncle Silas, qui, comme nous, achevait tranquillement son déjeuner. À chaque jour suffit sa peine. Ce qu’on croyait perdu se retrouve souvent à l’heure où l’on y songe le moins.

Tout en parlant, il mit la main dans sa poche, où il cherchait sans doute son mouchoir, et il en tira la cuiller destinée au prisonnier. Tante Sally, les mains levées, demeura bouche bée. Tom se mit à tousser afin de cacher son envie de rire. Pour ma part, j’aurais voulu être à Jéricho ou plus loin. Mon inquiétude ne dura guère.

— Avec toi, il ne faut jamais s’étonner de rien, dit tante Sally. Tu l’avais dans ta poche tout le temps !

— J’ignore comment elle est venue là, répondit le coupable d’un air penaud. Ce matin, j’ai marqué dans mon Nouveau Testament le chapitre que je voulais lire au nègre évadé. Cette cuiller me sera tombée sous la main et je l’aurai mise dans ma poche au lieu du livre. Si le livre est toujours dans ma chambre, cela prouvera que…

— Au nom du ciel, laisse-moi un peu de repos ! Allez-vous-en tous !

L’oncle Silas s’empressa d’obéir et nous suivîmes son exemple. Comme nous traversions le parloir, il prit son chapeau sur la table et le clou tomba par terre. Il le ramassa, le posa sur la cheminée et sortit comme s’il eût été habitué à trouver tous les jours des clous dans son chapeau.