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Et elle s’avançait pour l’embrasser, quand Tom la repoussa.

— Non, dit-il, je ne vous embrasserai pas avant que vous me l’ayez demandé.

Elle l’embrassa tout de même, puis elle le passa à M. Phelps, qui ne ménagea pas les poignées de main. La première surprise passée, elle entama le chapitre des explications.

— Nous n’attendions que Tom, dit-elle ; ma sœur n’a pas soufflé mot de ta visite.

— C’est que Tom seul devait venir ; mais au dernier moment je l’ai tant priée qu’elle m’a laissé partir avec lui. Ce matin, pendant que nous descendions le fleuve, Tom a pensé que ce serait une bonne plaisanterie d’arriver tout seul et de feindre de ne pas me connaître. Nous avons eu tort, car vous ne recevez pas trop bien les étrangers, tante Sally.

— Pas quand ils se donnent des airs comme tu le faisais tout à l’heure, Sid. Vrai, là, j’avais envie de te souffleter. N’importe, je te pardonne ; embrasse-moi encore.

Nous dînâmes dans le grand passage couvert, entre la maison et la cuisine. On se nourrit bien dans le Sud. Il y avait sur la table de quoi rassasier sept familles — un tas de bons plats chauds, auxquels Tom et moi fîmes honneur, je vous en réponds. Ce fut l’oncle Silas qui récita le bénédicité ; mais rien n’eut le temps de se refroidir, ainsi que cela arrivait souvent chez la veuve Douglas.

Je me sentais à mon aise et l’après-midi se passa fort gaiement. Nous ouvrîmes en vain l’oreille ; il ne fut pas question de Jim et nous n’osions pas essayer d’amener la conversation sur ce terrain. Dans ma joie de retrouver Tom, j’avais presque oublié le caméléopard. Vers la fin du souper, un de nos petits cousins, avec qui nous avions vite lié connaissance, se chargea de me le rappeler.

— Papa, demanda-t-il, ne me laisseras-tu pas aller voir, avec Tom et Sid, le spectacle dont tout le monde parle ?

— Non, répondit M. Phelps d’un ton qui n’admettait pas de réplique.