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prenez cet argent, prenez le tout. Ne nous remerciez pas — c’est un don de celui qui n’est plus.

Malgré cette recommandation, Marie-Jeanne lui sauta au cou, tandis que Susanne et Joana tombaient sur le duc, puis chacun voulut serrer la main des deux oncles.

Enfin on se remit à causer du défunt. Le roi, qui aimait à s’entendre parler, ne tarissait pas. Au bout de quelque temps un vieux monsieur, très bien mis, se faufila parmi les auditeurs, regardant et écoutant sans ouvrir la bouche. On ne lui disait rien non plus, parce qu’on ne s’occupait que des deux frères. Je crois que le roi jouait mal son rôle, car le nouveau venu, qui s’était approché en se caressant la mâchoire, finit par l’interrompre au milieu d’une belle phrase en lui riant au nez.

— Docteur, docteur ! s’écria Abner Shakelford, à quoi songez-vous donc ? Vous ne savez donc pas la nouvelle ? C’est Harvey Wilks.

— Ah ! dit le roi avec un sourire des plus aimables et en allongeant la patte, je m’étonnais de n’avoir pas encore vu le docteur Robinson, le meilleur ami de mon pauvre frère.

— Vous, le frère de Pierre Wilks ! dit le docteur en écartant du geste la main qu’on lui tendait. Allons donc ! Voilà cinq minutes que je vous écoute ; votre accent et votre langage suffisent pour me convaincre que vous n’êtes pas plus Anglais que moi. Vous êtes un imposteur !

Le roi parut interloqué ; mais il retrouva bientôt son sang-froid.

— Monsieur, dit-il sans se fâcher, vous oubliez que vous vous adressez à un homme à qui sa profession ordonne l’oubli des injures. Il y a ici des gens qui me jugent d’après mes actes, cela me suffit, à moi.

— Eh bien, ces gens-là sont des niais. Je…

Les niais entourèrent le docteur et cherchèrent à le calmer en lui démontrant que l’identité de Harvey était bien constatée. Est-ce qu’un étranger connaîtrait les principaux habitants de la ville, l’âge exact des trois orphelines et jusqu’aux noms des chiens de la maison ? On eut beau raisonner avec lui, rien n’y fit.