Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/140

Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Soyez tranquille, répondis-je. Jim a servi chez des gens civilisés et il vous soignera.

En effet, durant le dîner, le nègre se tint derrière Bridgewater, auquel il passa les meilleurs morceaux. On voyait que ces attentions faisaient grand plaisir au duc ; mais le vieux, tout en s’empiffrant, sembla fort contrarié. Il n’ouvrit guère la bouche que pour manger. Je crus d’abord qu’il était fâché de n’avoir que de l’eau à boire. Son appétit satisfait, il alla se promener à l’écart. Au bout d’une demi-heure, il revint vers nous et dit :

— Bridgewater, vous n’êtes pas le seul qui ayez à vous plaindre de l’injustice des hommes.

— Non ?

— Non. D’autres sont tombés de plus haut.

— De plus haut ? Hélas ! ça me paraît difficile.

— D’autres pourraient attendrir le monde en révélant le secret de leur naissance…

Et le vieux se mit à pleurer à son tour.

— Hein ? Qu’entendez-vous par là ?

— Mon cher duc, continua le vieux en sanglotant, je puis me fier à vous ?

— À la vie, à la mort ! répliqua le duc en serrant la main qu’on lui tendait. Le secret de votre naissance — parlez !

— Eh bien, Bridgewater, je suis feu le Dauphin ! Pour le coup, Jim ouvrit de grands yeux.

— Feu qui ? demanda le duc.

— Mes amis, ce n’est que trop vrai. Vous contemplez l’infortuné Dauphin Louis XVII, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

— Vous ? à votre âge ? Feu Charlemagne, je ne dis pas.

— Le chagrin a tout fait, Bridgewater. Le chagrin a blanchi cette barbe avant l’heure et causé cette calvitie précoce. Vous avez dû beaucoup souffrir ; mais que sont vos souffrances à côté des miennes ? Si vous connaissiez l’histoire du malheureux Dauphin…