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— Je le sais. Encore une fois, je ne vous adresse aucun reproche. Je ne maudis que ceux qui m’ont fait tomber de si haut.

— Tomber de si haut ? De quel étage êtes-vous tombé ?

— Ah ! vous ne me croiriez pas… Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en larmes… Que vous importe, d’ailleurs, le secret de ma naissance ?… Cependant, je vous le confierai, ce secret, et vous joindrez vos larmes aux miennes… Vous avez devant vous un duc dont on a méconnu les droits.

Les yeux de Jim s’écarquillèrent et les miens aussi. Nous savions, pour l’avoir entendu dire à Tom Sawyer, qu’il y a en Angleterre des ducs qui se regardent comme de si grands personnages qu’ils ne donneraient pas une poignée de main au président de notre république. Le vieux parut un peu surpris ; mais il se contenta de répondre :

— Ah bah ?

— Oui. Mon grand-père, fils aîné du duc de Bridgewater, s’est enfui en Amérique à la fin du siècle dernier afin de respirer l’air pur de la liberté. Il s’y est marié et il y est mort, laissant un fils. La même année, son propre père mourut. Le second fils du duc s’empara du titre et des propriétés. Le véritable héritier réclama en vain ses droits. Je suis le descendant légitime de cet héritier. Je suis le vrai duc de Bridgewater, réduit à errer sans escorte sur la terre étrangère, pauvre, méprisé, alors que chacun devrait s’incliner devant lui. Triste, triste, ô triste !

— Voyons, massa, dit Jim, ça ne sert à rien de se désoler.

Le duc comprit à notre mine que nous le plaignions.

— Braves cœurs, reprit-il, vous voudriez me consoler ? Eh bien, vous n’avez qu’à me traiter avec les égards dus à mon rang. Il faut me saluer en m’adressant la parole et m’appeler « Votre Grâce » ou « Votre Seigneurie ». Vous pouvez même m’appeler Bridgewater tout court, car ce nom est à lui seul un titre de noblesse. Quant aux repas, je ne demande pas à faire table à part ; seulement, je vous rappellerai qu’un duc…