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XV
le duc de bridgewater et louis XVII.


Deux ou trois jours, deux ou trois nuits s’écoulèrent. La vieille histoire recommençait. La nuit, nous descendions le fleuve qui, dans ces parages, atteignait parfois une largeur d’un mille et demi. Dès l’aube, le radeau, amarré dans une anse, disparaissait sous des branches de cotonnier. Après avoir posé nos lignes, nous nagions pour nous dégourdir, puis nous nous allongions sur le sable afin d’attendre la venue du jour. Sans le coassement des grenouilles, on aurait cru le monde endormi. La première chose que l’on apercevait, en regardant de l’autre côté du fleuve, était une ligne sombre qui annonçait la lisière d’un bois dont les arbres demeuraient encore invisibles. Peu à peu l’horizon s’éclairait ; au loin la surface de l’eau prenait une teinte grise, on voyait des points noirs — sans doute des bateaux marchands — et de longues raies noires qui ne pouvaient être que des radeaux. Parfois on entendait le clapotement d’une rame ou un bruit de voix confus. Au milieu d’un silence aussi profond, les sons nous arrivaient de très loin. Par degrés la brume disparaissait comme en s’enroulant sur elle-même et on distinguait vaguement sur la rive opposée un village ou un chantier.

Enfin il fait jour, tout sourit au soleil, et les oiseaux s’en donnent à cœur joie. Il est encore de trop bonne heure pour qu’un peu de fumée attire l’attention. Nous relevons nos lignes et Jim prépare un bon déjeuner.

Le repas terminé, nous regardions couler l’eau. Comme ce spectacle manquait de nouveauté, nos yeux se fermaient bientôt, mais ils ne tardaient guère à se rouvrir et nous apercevions un vapeur qui s’éloignait en toussant. Puis il n’y avait rien à voir, rien à entendre. Au bout