Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/12

Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Je ne suis pas fier ; je dirai simplement : j’ai faim.

— On te rira au nez et on te demandera ce que sont devenus tes six mille dollars.

— Un individu ne peut donc pas faire ce qu’il veut quand il est riche ?

— Non ; du moins, pas avant d’avoir vingt et un ans.

Comme je ne paraissais pas convaincu, Tom trouva un autre moyen pour me décider. Il me raconta que la bande de voleurs dans laquelle il avait promis de m’admettre serait bientôt organisée. Les autres m’avaient déjà accepté pour lieutenant ; mais ils ne voudraient plus de moi, si je m’obstinais à m’habiller aussi mal et à coucher dans un tonneau.

Je retournai donc chez Mme Douglas, qui me reçut à bras ouverts et ne m’adressa pas trop de reproches, de sorte que je fus fâché de lui avoir causé de la peine. Elle me fit endosser mes habits neufs. La vieille histoire recommença. La cloche sonnait pour annoncer le déjeuner, le dîner ou le souper. Que l’on eût faim ou non, on était tenu d’arriver à l’appel et de rester à table jusqu’à ce que le dernier plat eût été servi. Au bout de dix minutes, j’en avais toujours assez, et je ne demandais qu’à m’en aller. Ah ! bien oui. Chez les gens civilisés, les choses ne se passent pas ainsi. Pour peu que l’on mange vite, il faut regarder manger les autres, et sans bâiller encore ! J’eus beau me plaindre, la veuve tint bon.

— Mon pauvre Huck, me dit-elle, c’est là une affaire d’habitude ; tu apprendras bientôt à demeurer assis sans te sentir des fourmis dans les jambes.

Elle se trompait joliment ; les fourmis s’acharnaient contre moi avant que le repas fût à moitié fini. Alors la sœur de la veuve, miss Watson — une vieille fille qui n’était pas méchante au fond — se mettait de la partie. « Huck, ne pose pas les coudes sur la nappe ; Huck, tiens-toi droit ». Puis elle me faisait rire en imitant mes bâillements, et les fourmis décampaient pour le moment. Miss Watson