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LE SUCRIER EMPIRE

Dans la rue, je suis parti très vite, tenant ma vengeance.




La voici ! J’ai trouvé chez Bloch et Mossé, les antiquaires de la rue Vignon, un magnifique sucrier Empire, en bronze doré, avec l’aigle, la couronne. On m’assure que Napoléon a failli s’en servir. Cela n’a rien d’impossible : ce grand voyageur a dû se servir de tant de sucriers. Je l’envoie à Jeanne avec le mot suivant :

« Chère madame et amie,

« Une misère à secourir que l’on me signale dans le Morvan (un vieillard que sa famille a oublié à un passage à niveau) m’oblige à quitter Paris quelques semaines. Voici, pour me faire pardonner ce brusque départ, une pièce de collection, un sucrier qui vient de la Malmaison et qui ferait l’orgueil d’un musée. Je sais bien qu’au milieu des meubles que vous a choisis votre mari, il ne sera guère à sa place. Mais votre goût trouvera, j’en suis sûr, le coin qui le mettra en valeur car il en vaut la peine, et il vous rappellera la douceur des moments trop courts où nous nous sommes connus.

« Voulez-vous croire à mon éternel dévouement.

« E. Vitrin. »


Je n’avais d’abord souligné que trois passages, puis j’ai fini par souligner toute la lettre, petit à petit. J’ai l’air d’avoir écrit entre les lignes. Ça fait solennel.

Et maintenant, Gaston Poussenot, imbécile qui crois être heureux parce que je ne viens plus déjeuner, moi qui mangeais si peu et qui faisais tant attention à ne pas tâcher la nappe, à nous deux ! L’ennemi est dans la place ! C’en est fait de ta tranquillité !