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dessèchements, etc. Il faut lire particulièrement l’apologue du Clos-Vougeot dans le livre de Bastiat. On a défriché, on a planté, on a eu la main heureuse ; le Clos-Vougeot est comme un diamant pour un vigneron qui a réussi à mettre la main sur un sol comme celui-là, il y en a cent qui se sont épuisés en efforts analogues sans résultat. Le revenu du propriétaire du Clos-Vougeot représente non seulement la rémunération de la peine que lui et ses prédécesseurs ont prise, mais encore l’indemnité pour les risques qu’ils ont courus ; cent vignerons ont en quelque sorte mis à une loterie, quatre-vingt-dix ont absolument perdu leur peine en s’acharnant à la plantation de terrains impropres à la vigne, huit ou neuf ont fait leurs frais, rien de plus, et le centième a gagné le gros lot. Telle est à peu près l’explication de Bastiat. Quand elle serait exacte, on ne voit pas comment elle détruirait la théorie de Ricardo sur la rente du sol. Il n’en résulterait pas moins que l’exposition, les qualités propres du terroir sont pour quelque chose dans le revenu du propriétaire du Clos-Vougeot, et que par conséquent « les qualités naturelles et indestructibles du sol » contribuent pour une part à la rente du propriétaire de ce domaine.

Le raisonnement de Bastiat est certainement superficiel. Comment peut-il contester que l’inégalité de fertilité naturelle et l’inégalité de situation entre les différentes terres soient des causes de rente ? Comment pourrait-il justifier par le seul travail la valeur de certains terrains dans les grandes villes, des chutes d’eau, de certaines mines de houilles, de certains objets rares comme le diamant ? Tout ce que l’on peut tirer de l’apologue du Clos-Vougeot, c’est qu’en effet le revenu du Clos-Vougeot est tout aussi légitime que le gain qui vient de la vente d’un diamant. Le diamant est encore moins un produit de l’homme que le Clos-Vougeot.

La réfutation que donne Bastiat de la doctrine de Ricardo est donc faible. Une seule remarque, dans son argumentation, mérite d’être retenue et a du poids : c’est que tout travail qui s’est immobilisé, incorporé dans un objet matériel, a une valeur variable, que tantôt cette valeur baisse, tantôt elle hausse,