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entravée. Curieuse remarque les améliorations agricoles qui, isolées, profitent au propriétaire assez actif pour les entreprendre, multipliées sur toute la surface du pays réduisent la rente de la terre, c’est-à-dire, ne l’oublions pas, cette partie du revenu foncier qui est perçu au delà/ de l’intérêt normal et de l’amortissement du capital engagé. Il n’y a, au dire de Stuart Mill, dans les sociétés que trois cas où la rente de la terre peut diminuer quand la population décroît, ou quand les capitaux deviennent moindres, ou enfin quand les améliorations agricoles se généralisent avec beaucoup de rapidité[1]. Ce dernier cas est assez rare, l’industrie agricole étant de sa nature plus lentement progressive que l’industrie manufacturière, et répugnant aux changements soudains.

Laissons de côté cette dernière hypothèse défavorable à la rente de la terre arrêtons-nous aux trois premières qui sont beaucoup plus fréquentes dans une société en progrès. D’après la théorie de Ricardo et de Stuart Mill, dans les trois états de civilisation progressive que nous avons d’abord décrits le propriétaire peut être considéré comme un être privilégié, comme le favori de la civilisation, comme celui qui prélève une sorte de préciput sur le résultat des progrès sociaux. La rente augmente, sans travail de sa part, alors même que les bénéfices des industriels ou que les gains des salariés diminuent.

À l’appui de l’analyse de Stuart Mill on pourrait citer des faits qui sont postérieurs même à l’époque où a été écrit son ouvrage. Il y a en Europe trois nations particulièrement riches, l’Angleterre, la Belgique, la France. Dans toutes les trois, la richesse s’est prodigieusement accrue depuis un siècle ; dans les deux premières la population a aussi singulièrement augmenté ; en France, au contraire, elle est restée presque stationnaire, surtout depuis quarante ans. La hausse du revenu foncier dans ces trois pays semble non démentir, mais confirmer les idées de Stuart Mill.

  1. Principes d’Économie politique par John Stuart Mill, I. IV, chap. III.