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Parlons d’abord de la première. La propriété individuelle égale trouve beaucoup de partisans. Locke qui émettait, il est vrai, plutôt un désir vague qu’une proposition de loi, disait « que chacun doit posséder autant de bien qu’il lui en faut pour sa subsistance ». On a cherché à établir une identité entre ces deux termes, liberté et propriété. Ne serait libre que celui qui possède assez de terre pour pourvoir à sa nourriture ; or, comme tout homme doit être libre, on en conclut que tout homme doit être propriétaire foncier. Ce lieu commun, cette thèse à déclamation liberté et propriété, est à la fois un anachronisme et une extravagance. N’est-il pas libre le banquier parisien qui n’a peut-être pas un pouce de sol au soleil, qui loue un appartement ou un hôtel dans une de nos grandes avenues, qui loue une villa ou un château aux bains de mer ou à la campagne, qui loue à l’État la chasse d’un lot de ses forêts, et qui, au moindre bruit de révolution, à la moindre crise, transporte avec ses capitaux son opulence, son bien-être et sa puissance, dans celle des parties du monde qu’il lui plaît de choisir ? Soutenir que cet homme n’est pas libre, n’est-ce pas un singulier paradoxe ? Si chaque homme devait posséder réellement autant de terre qu’il en peut cultiver, il n’y aurait plus d’arts et de métiers, la terre comporterait beaucoup moins d’habitants, beaucoup moins de bien-être pour chacun d’eux.

La propriété collective communale aurait-elle moins d’inconvénients ? Si l’on se place dans les pays neufs, à l’origine même de l’occupation du sol, il n’y a aucun doute que la propriété collective communale rendrait beaucoup plus difficile, beaucoup plus lent, le peuplement. C’est l’absolue franchise laissée à l’individu, c’est le droit sans limite qui lui est concédé sur la terre dont il prend possession ou qu’il achète moyennant un prix dérisoire, c’est la liberté pleine et entière dont il jouit pour les défrichements, pour les cultures, pour les instruments de travail, c’est l’espoir d’avoir tout le bénéfice de ses efforts personnels et de s’acquérir une petite fortune, c’est la foi en sa propre capacité, en sa propre persévérance, ce sont toutes ces conditions réunies qui ont fait naître en si peu de