Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/552

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


opération la production fût diminuée — ce qui est d’ailleurs une hypothèse absurde — c’est à peine de 10 p.100 que se fussent accrues les ressources des petits et des moyens contribuables.

Tous les faits assez nombreux que nous avons réunis dans ce chapitre, tirés de toutes les statistiques diverses qui peuvent jeter quelque jour sur cette grave question, témoignent de la très faible proportion que représente la somme des revenus de quelque importance relativement à l’ensemble des revenus nationaux. Les statistiques de l’impôt sur le revenu et de l’impôt, de classes en Prusse, en Saxe, en Angleterre, aux États-Unis, en Suisse, les relevés de la taxe sur les domestiques mâles, les documents relatifs à la perception de l’impôt sur les loyers dans la ville de Paris, à l’impôt sur les chevaux et voitures, aux pompes funèbres, tous ces renseignements, si divers et si variés quant à leurs origines, confirment que dans tous les pays, même dans les plus aristocratiques, non seulement la grande opulence, mais aussi la très large aisance sont exceptionnelles, et que si l’on pouvait déverser sur l’ensemble de la nation l’excédant de l’une et de l’autre, on accroîtrait de bien peu la part de chacun.

Ce qui a créé et ce qui entretient dans la masse de la nation des préjugés anti-scientifiques a ce sujet, ce sont diverses causes dont l’action est très puissante une littérature superficielle puis deux sentiments contraires, d’un côté l’envie, qui grossit l’importance de l’objet envié, de l’autre côté l’admiration béate qui enfle dans l’imagination du vulgaire les fortunes et les jouissances des prétendus favorisés de ce monde enfin la concentration de plus en plus habituelle des grandes fortunes dans les capitales et dans quelques villes, un degré ultérieur encore de concentration dans certains quartiers des grandes villes qui sont la résidence exclusive de l’opulence. Par suite de ces circonstances, certains faits matériels, quoique exceptionnels, frappent vivement les yeux du public et produisent sur son esprit une impression exagérée. Quand on assiste à la sortie du grand Opéra ou au défilé du retour des courses, qu’on voit se suivre et se presser tant