Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/50

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à laquelle la réponse est si aisée. Les seules statistiques de la consommation des liqueurs fortes en Angleterre eussent dû l’édifier.

Laissons Proudhon avec son idéomachie et sa logomachie. La thèse que la situation de l’ouvrier, au point de vue de l’épargne, s’est améliorée depuis un quart de siècle ou un demi-siècle n’a pas besoin de plus ample démonstration. En est-il de même pour les loisirs ? L’ouvrier est-il aujourd’hui plus courbé qu’autrefois sur sa tâche ? Cette nourriture plus substantielle et plus variée, ce logement plus propre et plus spacieux, ce vêtement et cet ameublement plus confortables et plus dignes, cette assurance contre les maladies, parfois contre la vieillesse, cette épargne plus ample, achète-t-il tous ces biens par un plus grand nombre d’heures de travail, par un plus grand sacrifice de sa liberté et du temps dont il pouvait disposer pour ses délassements, ses récréations, ses jouissances de famille ? La réponse n’est pas plus difficile sur ce point que sur les autres. L’évidence des faits tout aussi bien que des chiffres ne laisse aucune incertitude. La journée de travail s’est réduite dans des proportions qui la rendent plus humaine. Parcourez les anciennes enquêtes, celles de Villermé, de Blanqui, lisez les descriptions de Sismondi, qu’y voyez-vous ? Un labeur effrayant saisissait l’ouvrier au réveil et ne l’abandonnait qu’au moment du sommeil, lui laissant à peine quelques instants de répit pour vaquer, dans le courant de la journée, aux nécessités du corps. Dans cet état chaotique de l’industrie, l’homme-machine, telle était la formule qui eût exactement dépeint l’état social de la population des usines. Le dimanche seulement, et encore pas toujours, l’ouvrier reprenait la liberté qui lui avait été inconnue pendant les six autres jours, et déshabitué qu’il en était, il ne savait en faire un utile usage. Qui oserait soutenir qu’aujourd’hui la situation soit la même ? Autrefois, naguère, car nous parlons d’il y a trente ou quarante années, les journées de quatorze ou quinze heures de travail étaient habituelles, celles de seize à dix-sept heures n’étaient pas sans exemple, tant dans l’atelier domestique que dans l’atelier commun. De nos jours la durée