Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/483

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


solution importe plus au bien-être de l’ouvrier que de les accroître encore.

En Amérique l’idéal des ouvriers est, sans doute, placé plus haut. Une journée de 9 ou 10 heures leur paraît exagérée ; ils voudraient la réduire à 8. Les heures de loisir dépasseraient alors les heures de travail ces dernières seraient de 48 par semaine, les premières atteindraient 57, déduction faite des 63 heures, à raison de 9 par jour, que nous regardons comme indispensables pour le sommeil et les repas. À Chicago, en 1879, on a vu des grèves pour obtenir la journée de 8 heures le gouvernement qui, aux États-Unis comme partout, est en quête de popularité et qui, si on le laissait faire, deviendrait un agent de démoralisation, avait, pendant une certaine période, réduit à 8 heures le travail de ses arsenaux.

Ces prétentions, croyons-nous, sont excessives ; du moins sont-elles prématurées. Abaisser la journée de travail au-dessous de 9 ou 10 heures serait une grande témérité pour la civilisation occidentale ; qu’elle prenne garde aux Asiatiques, dont elle ne devine pas assez la prochaine et redoutable concurrence. Déjà le Chinois, John the Celestial ou Cheap John (John le Céleste, John à bon marché) a fait son apparition aux États-Unis, ne demandant qu’à travailler dur et longtemps pourvu qu’on lui paie sa journée. Avant vingt ou trente ans, les hommes jaunes viendront aussi en Europe, se souciant peu de toutes les prétentions démocratiques de nos ouvriers et les considérant à leur tour comme des aristocrates. Les repoussât-on, fermât-on à ces immigrants le territoire des nations européennes, ils n’en feraient pas moins chez eux, Chinois, Japonais, Indiens, nègres de l’Afrique qu’on explore et qu’on va coloniser, une concurrence redoutable aux ouvriers européens qui ne voudraient plus supporter une journée de 9 ou 10 heures de travail. Quand Chinois, Japonais, Indiens et nègres auront adopté nos machines, qu’ils auront créé chez eux des chemins de fer, qu’ils se seront mis au courant de nos procédés, l’infatuation des ouvriers occidentaux, si elle devenait trop grande, leur attirerait de terribles mécomptes et de durs