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ne formeraient plus que 40 p. 100 seulement ; et, malgré l’apparence contraire, ce changement est tout à l’avantage des salaires. Il vient, en effet, de ce que les capitaux s’étant prodigieusement accrus, l’outillage industriel s’étant merveilleusement développé, les matières premières exotiques entrant en abondance, les salaires forment une moindre quote-part du prix de revient des objets eux-mêmes, et cette situation leur permet une grande élasticité ; elle laisse aux salaires la faculté de s’élever considérablement sans que le prix des produits supporte une augmentation exactement correspondante. Quand il s’agit d’articles manufacturés les salaires peuvent hausser et les prix baisser, ou ne s’élever que de fort peu ; nulle situation n’est plus favorable à l’ouvrier.

Cette observation est d’une capitale importance les salaires des manufactures monteraient dans des proportions beaucoup plus considérables encore si l’agriculture pouvait faire des progrès aussi rapides que l’industrie, si l’on pouvait multiplier sur le même espace la production des hectolitres de blé ou des têtes de bétail dans la proportion où l’on multiplie pour une même usine la production des fils de coton ou des barres de fer. L’agriculture est la compagne inséparable de l’industrie, elle ne peut avoir une allure rapide, et la progression nécessairement lente des salaires agricoles retarde la progression qui isolément pourrait être très-rapide des salaires industriels. Tandis que ces derniers pourraient doubler sans que le prix des produits en fût notablement modifié, les premiers ne pourraient bénéficier soudainement d’une hausse considérable sans que le prix de revient des denrées en fût sensiblement affecté ou du moins sans que la rente de la terre en fût singulièrement réduite.

Le phénomène indéniable de l’élévation des salaires en argent est-il une simple apparence, ou bien, au contraire correspond-il à une amélioration réelle, sérieuse de la condition de l’ouvrier ? Beaucoup de personnes prétendent que l’accroissement du « coût de la vie compense l’augmentation des salaires en argent. C’est le cri général que le prix de la vie a dou-