Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/431

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


statisticien que nous supposons prétendrait qu’il repose sur des faits d’une exactitude mathématique. En réalité, ces faits sont tout autres que le statisticien en question avec la légèreté de son regard ne les constate.

En premier lieu, les progrès dont on parle tant ont été localisés dans quelques industries, très-importantes à coup sûr, mais cependant exceptionnelles. Le vêtement et la métallurgie ne sont pas tout en ce monde. L’industrie principale, l’agriculture, d’autres encore, comme l’industrie extractive ou comme l’industrie du bâtiment, n’ont pas été transformées d’une manière aussi profonde, aussi complète. Certes, même dans ces dernières, on a accompli des progrès qui sont considérables ; les méthodes, les procédés, les instruments s’y sont perfectionnés, de façon à augmenter la production, à la faciliter, mais non pas à la multiplier. Il n’y a eu là rien d’analogue au métier renvideur selfacting au métier circulaire à double fonture ou bien encore à la locomotive. Si l’homme avait eu une action aussi étendue sur la production des objets d’alimentation et des matières premières que celle qu’il a exercée sur la transformation des produits naturels et sur les transports, les loisirs de l’humanité pourraient être énormes, et la proposition du statisticien dont nous parlions tout à l’heure serait moins déraisonnable ; elle serait encore exagérée cependant, comme on va le voir.

La force productive de l’homme, malgré tous ces ingénieux engins et tout le progrès des sciences, a donc moins augmenté en réalité qu’en apparence, parce qu’elle s’est portée surtout sur la manufacture et sur le transport, non sur l’extraction même et la production des denrées naturelles. Il est fort rationnel que, dans ces circonstances, les ouvriers industriels n’aient pas vu leur sort s’améliorer autant que les progrès de leur propre industrie semblaient le permettre. Leur situation se serait alors élevée trop au-dessus de celle de l’ouvrier agricole, de l’ouvrier des mines, de l’ouvrier du bâtiment, du simple manœuvre, et de tous les artisans de ces mille métiers urbains où la mécanique ne joue guère de rôle. Il y eût eu une disproportion cho-