Page:Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, 1881.djvu/399

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


taux[1]. Cette habitude de la réglementation universelle n’était pas chez le législateur une simple manie en quelque sorte héréditaire ; elle venait de la fausse conception qu’il se faisait du bien public et de l’excessive confiance qu’il avait en ses propres lumières. Il ne se doutait pas qu’il y a dans les volontés et les intelligences individuelles une sorte de concert naturel, une loi analogue à celle de la gravitation, qui fait que, sans avoir besoin d’obéir à des prescriptions extérieures, elles conspirent, dans leurs libres mouvements, au bien général. Autrefois on avait fixé pour Paris un cercle d’approvisionnement où les denrées devaient toutes se diriger vers la capitale ; des prescriptions de ce genre seraient regardées aujourd’hui comme puériles. La raison publique a donc fait des progrès, grâce à l’expérience, et l’un de ces progrès, consiste à avoir une plus grande confiance dans la raison individuelle, dans la liberté et l’initiative personnelles.

Avant ces progrès récents de la raison publique le législateur avait en quelque sorte une politique relative au salaire. Un célèbre économiste allemand, qui n’a rien découvert, mais qui a tout éclairé, Roscher, divise en trois parties les développements qu’il consacre au salaire : théorie du salaire, histoire du salaire, politique du salaire (Lohntheorie, Lohngeschichte, Lohnpolitik). Cette dernière partie n’a plus qu’un intérêt scientifique et historique. Longtemps on considéra comme un désordre que le salaire fût abandonné aux discussions des deux contractants, l’ouvrier et le patron. L’anarchie seule, pensait-on, pouvait résulter de ce débat toujours prêt à renaître. Les taxes de salaire étaient très-fréquentes ; elles constituaient un état intermédiaire entre le servage et la liberté complète où nous ne sommes entrés qu’il y a quinze ou vingt ans. Au quatorzième siècle, le gouvernement taxe, c’est-à-dire fixe les salaires à la fois en Castille, en France et en Angleterre. D’après ce règlement en France le salaire du batteur de blé (Drescherlohn) était du vingtième au trentième boisseau de blé, tandis que

  1. Voir plus haut pages 275 et suivantes.