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temps des premiers économistes, Turgot, Smith ; il n’avait pas encore disparu au temps de Say, de Sismondi, et même de Blanqui (l’ancien). Leur doctrine sur le salaire se ressent de cet état des lois et des mœurs qui déprimait la situation de l’ouvrier et lui enlevait l’indépendance. Ils représentaient celui-ci comme étant naturellement à la discrétion du maître ; ils ne se trompaient guère que sur l’adverbe et aussi sur la mesure, sur la durée au lieu de naturellement, c’est artificiellement et passagèrement qu’ils auraient dû dire.

Depuis 30 ou 40 ans, surtout depuis 20 ans, la législation s’est singulièrement modifiée, et les mœurs, les circonstances encore davantage. Les lois se sont ressenties de deux nouvelles influences : l’esprit humanitaire ou l’esprit démocratique qui les a de plus en plus pénétrées, et les progrès de la raison politique. Un pays ayant pour base de gouvernement le suffrage universel ou même un suffrage censitaire très-étendu ne peut conserver sur les salaires ou sur l’organisation du travail les lois restrictives qu’avaient jadis les pays de monarchie absolue ou de gouvernement aristocratique.

Il y a des actes d’oppression collective, des abus de législation, qui ne sauraient durer longtemps sous un régime de discussion. Ce n’est pas un des minces mérites du gouvernement parlementaire et du suffrage universel que d’avoir apporté beaucoup plus de justice dans les relations sociales des différentes classes de citoyens entre elles ou avec le gouvernement. Indépendamment du sentiment d’équité et d’impartialité qui a de plus en plus dominé la législation, la raison politique a fait de considérables progrès. C’était jadis un des préjugés du gouvernement qu’il devait s’immiscer dans toutes les relations économiques pour les soumettre à ce qu’il considérait comme le bien général. Nous avons montré l’administration, dans des temps très-éclairés et proches de nous, intervenant à diverses reprises pour fixer le montant des loyers, pour régler le mode de culture des terres, pour prohiber par exemple la transformation de terres à blé en vignobles, pour établir un maximum des prix, ou bien encore de l’intérêt des capi-