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ses industrielles et commerciales, c’est un incessant travail de sélection qui se charge du triage entre les salariés et les patrons : c’est lui qui fait les uns et qui défait les autres ; et pour être lente, presque inaperçue dans ses choix, cette force naturelle agit néanmoins avec beaucoup plus de sûreté que ne pourrait le faire, par exemple, le suffrage des intéressés.

Nous avons jusqu’ici justifié le salaire contre les sophismes, les préjugés et les confusions qui sont si nombreuses en cette matière. Il nous reste à étudier les lois qui le règlent : c’est ici que nous nous séparons de l’école économique dite classique, celle d’Adam Smith, de Turgot, de Ricardo, de Stuart Mill. Il nous paraît qu’elle a abusé des abstractions et des généralisations, qu’elle a érigé en lois des observations partielles, d’une vérité soit passagère, soit locale, mais qui en tout cas n’ont rien d’universel et de nécessaire.

À cette grave question, quelle est la loi qui règle les salaires, les gens entendus répondent : c’est la loi de l’offre et de la demande. On ne peut soutenir que cette formule soit fausse, on doit dire seulement qu’elle est prudhommesque ou lapalissienne. Assurément, comme disait Cobden, quand deux maîtres courent après un ouvrier, le salaire hausse, et quand deux ouvriers courent après un maître le salaire baisse. Mais cette sorte de truism ou de vérité évidente n’est pas faite pour satisfaire les esprits rigoureux. Quelles sont les causes qui déterminent l’offre et la demande, qui agissent en un mot sur les éléments constitutifs du salaire ? La plupart des économistes anciens et beaucoup de contemporains ont introduit dans la science une expression fallacieuse, celle de salaire naturel ; ce salaire naturel se composerait de la quantité d’objets nécessaires pour permettre à l’ouvrier de subsister, de se reproduire et d’élever sa famille dans les conditions où il a été élevé lui-même. Quoi que fassent les individus ou les lois, le salaire graviterait toujours autour de ce point fixe, tantôt s’élevant un peu au-dessus, tantôt retombant un peu au-dessous, mais ne s’en écartant jamais beaucoup ni pendant longtemps. Telle est la théorie classique, celle d’Adam Smith comme de Turgot, de