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hommes qui entrent dans la vie active. Comment en serait-il autrement ? L’instruction, la capacité moyenne ne sont plus des monopoles, ce ne sont même plus des raretés. Elles ont perdu cette grande qualité économique, qui influe tant sur les prix, celle d’objet rare. Aussi le commun des ingénieurs habiles et laborieux doit-il se contenter de rémunérations de 10, 12, 13, au maximum 20,000 francs par an, émoluments qui suffisent à une vie modeste et permettent difficilement une épargne de quelque importance. Pour arriver plus haut, il faut ou un exceptionnel bonheur, ce facteur si important du succès, ou un talent particulier, quelque chose de plus que l’instruction ou que la capacité habituelle : il faut le don d’invention, cette force spontanée et suggestive de l’esprit, qui permet d’ajouter au patrimoine de l’humanité, qui découvre tantôt un nouveau procédé pour fabriquer le fer ou l’acier, tantôt une drague perfectionnée, tantôt une combinaison chimique, tantôt un perfectionnement mécanique. Ceux qui possèdent cette faculté intuitive, créatrice, s’élèvent de bien des coudées au-dessus de la foule simplement intelligente et laborieuse qui les entoure. Ceux-là peuvent réaliser dans ce siècle des fortunes royales, comme le firent Bessemer et plusieurs autres. Ces hommes rares sont en dehors de la sphère de la concurrence ils échappent à cette loi qui dans notre siècle déprime toutes les rémunérations et les ramène toutes à la médiocrité. Il semble, en effet, que l’instruction, si répandue qu’elle soit, n’ait pas le pouvoir de susciter un plus grand nombre d’hommes doués de la faculté d’invention soit dans les arts, soit dans les lettres, soit dans les sciences, soit dans l’industrie. On dirait que la Providence a compté à chaque génération les esprits de premier ordre, les esprits créateurs ; que ceux-ci dans tous les siècles, au moins depuis la fin de la barbarie de la première moitié du moyen âge, aient toujours rencontré le moyen de surgir, de se faire connaître, de faire en quelque sorte irruption, quel qu’ait été le milieu où ils se soient trouvés. Il y a dans l’Europe occidentale d’aujourd’hui, en France, en Angleterre et en Allemagne particulièrement, dix fois plus peut-être d’hommes sachant