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peut encore lui donner cours. Ceux qui prônent l’équivalence des fonctions, ce dogme absurde qui assimile, pour la défense du pays, le moindre soldat à un Napoléon ou à un Moltke, et, pour les progrès de l’industrie, le moindre ouvrier à un Arkwright à un Watt, à un Jacquard, à un Stephenson, ceux-là peuvent presque dire que le gouvernement se rapproche de leur principe.

Depuis trois siècles, dans tous les pays civilisés, mais particulièrement en France, les hauts emplois n’ont cessé d’être de moins en moins rémunérés. On connaît les énormes richesses laissées par les hommes d’État d’autrefois, par Mazarin ou Colbert par exemple : celles du premier atteignaient 200 millions. On dira qu’elles étaient mal acquises, c’est possible : mais les mœurs, les idées, les conventions du temps excusaient, légitimaient presque, aux yeux des hommes, cette appropriation par de grands ministres d’une partie des ressources de la nation. La France n’était pas le seul pays où les ministres pussent récolter une moisson de richesses. Il en était en Angleterre à peu près de même. Macaulay nous apprend que l’ensemble des émoluments du grand chancelier au dix-septième siècle ne restait pas au-dessous de 40,000 livres sterling ou d’un million de francs.

Au point de vue pécuniaire les services publics dans les positions supérieures sont singulièrement déchus. Sous Napoléon Ier un ministre recevait encore 120,000 francs de traitement, somme considérable pour le temps. L’empereur y joignait fréquemment des dons que l’on acceptait sans honte. Des hommes comme Mollien ne se croyaient pas déshonorés par l’octroi d’une centaine de mille francs en plus de leurs émoluments réguliers. Sous la monarchie constitutionnelle le traitement des ministres tomba à 80,000 francs. Sous le second empire, il se releva à 100,000 : la dignité de sénateur qui se joignait souvent à la fonction de ministre y ajoutait 30,000 francs. Depuis la révolution de 1871 un ministre n’a plus que 60,000 francs de traitement, ce qui est infime. Il en est de même sur tout le continent européen en Allemagne, en Italie, en Russie. Dans le premier de ces pays la rémunération minis-