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vernements, ou elle n’y tient que pour une faible part. Cette primauté, quant à la rémunération du moins, a des causes économiques très aisément explicables : les services de cette catégorie de gens deviennent de plus en plus appréciés d’un public qui s’accroît chaque jour ; ces services, ils les rendent à un grand nombre d’hommes assemblés, si bien qu’un minime sacrifice fait par chacun des assistants équivaut à une rémunération énorme ; enfin l’instruction, l’aisance ; l’éducation, la facilité et le bon marché des transports, qui multiplient les auditeurs et les spectateurs, ne peuvent guère accroître le nombre des artistes d’un talent exceptionnel ; et, alors même que le nombre de ceux-ci s’accroîtrait, il y aura toujours quelqu’un parmi eux qui aura un talent ou plus complet ou plus goûté que ses concurrents et qui pourra exercer sur le public la tyrannie irrésistible du monopole.

Il ne faudrait pas croire que les premiers sujets de toutes les professions libérales soient aussi favorisés par la civilisation que les artistes. À l’exception des chirurgiens et des dentistes, il n’en est rien. Les auteurs ont vu s’améliorer leur position, mais dans une beaucoup moindre mesure. Il en est de même des avocats, des professeurs en renom, des savants, des ingénieurs. Ils seraient à coup sûr des ingrats s’ils élevaient la voix contre la civilisation moderne qui leur doit beaucoup et à laquelle ils doivent davantage ; mais elle ne les traite pas, comme les artistes, en enfants gâtés. Toutes les facultés de l’esprit, qui sont purement discursives, tous les talents qui tiennent à de fortes qualités moyennes et à beaucoup de travail, servent beaucoup moins leurs possesseurs que les dons naturels exceptionnels. La concurrence est de plus en plus pressée et acharnée dans toutes les professions libérales accessibles à tout le monde. Les collèges vomissent chaque année dans la société une foule grandissante de jeunes gens affamés, ambitieux, illusionnés, que les sacrifices de leurs parents ou que les bourses de l’État ont arrachés aux petits métiers urbains et à l’agriculture où ils étaient nés. Ces légions de nouveaux venus ont à se faire dans la vie une place qui soit proportionnée à