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tend à devenir moins élevée, si ce n’est d’une manière absolue, du moins d’une manière relative. Deux genres de causes y contribuent c’est d’abord la substitution du régime démocratique au régime oligarchique. Le premier multiplie les fonctionnaires, mais diminue les traitements élevés. C’est ensuite le développement de l’instruction générale qui rend dans ces carrières la concurrence beaucoup plus active qu’elle n’y était autrefois.

Seuls les hommes qui possèdent un talent de premier ordre et qui jouissent à un rare degré de la faveur publique, les médecins, les avocats, les artistes les plus en renom, une demi-douzaine ou une douzaine dans chaque profession et pour un grand pays, ont des émoluments de monopole. Ils font les prix à leur guise ; il en est de même de quelques professions subalternes, inférieures, mais qui touchent de près à la personne, celle de dentiste par exemple.

Les artistes en renom, principalement les acteurs, les chanteurs ou les danseuses, sont, on peut le dire, les favoris de la civilisation moderne. Pour eux les émoluments peuvent aller à des centaines de milliers de francs par an, à des milliers de francs par jour ; ces émoluments sont sans aucune proportion avec leur travail ou leur mérite. C’est la fantaisie qui les fixe.

Le prix des objets d’art est devenu d’autant plus élevé que le grand luxe extérieur a disparu. Il n’est plus de mode aujourd’hui de faire au dehors beaucoup d’étalage de sa richesse. On n’a plus guère de somptueux équipages ; on n’entretient plus un grand train de domestiques. Le plus opulent banquier rougirait de se présenter sur les promenades publiques avec quatre ou cinq laquais galonnés ; il craindrait d’exciter l’envie et de provoquer la raillerie ; tandis qu’autrefois tout seigneur de marque avait des dizaines de valets et un certain nombre d’officiers tenant à sa personne, médecin, aumônier, intendant, secrétaires divers, aujourd’hui chacun cherche à se faire simple au dehors et réserve son luxe pour l’intérieur. Les possesseurs de gros revenus, ceux qui ont un, deux, trois, quatre, cinq millions de francs de rentes ou plus — et quoique le nombre en soit restreint, il s’en rencontre toujours quelques douzaines dans