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sions sur l’utilité et sur l’opportunité du Canal, sur le tracé, sur la répartition de la dépense entre les différents pays ? Que de débats dans les dix ou quinze parlements ? Un demi-siècle se serait écoulé entre la conception de l’idée et l’exécution. Au contraire, un homme d’une forte énergie et d’une longue patience a, en quelques années, obtenu la concession, constitué la Société, réuni les capitaux et terminé les travaux.

C’est par les sociétés anonymes, c’est-à-dire par les sacrifices limités et inégaux, mais essentiellement volontaires et spontanés, d’un nombre énorme de personnes qu’on a pu renouveler la face industrielle du monde. Aucune fortune n’aurait suffi aux premiers chemins de fer, aux grandes entreprises de gaz, de navigation à vapeur, de câbles transatlantiques et d’ailleurs, si quelques personnes en très petit nombre avaient eu une somme de richesse suffisante pour faire face à elles seules à une entreprise de ce genre, aucune d’elles à coup sûr n’aurait voulu risquer toute sa fortune dans des œuvres d’une nature alors peu connue et réputées très aléatoires. De même pour le tunnel sous la Manche, le canal de Panama, la colonisation de l’Afrique, la société anonyme sera encore le plus prompt, le plus sûr, le plus efficace des instruments. Elle est affranchie des lentes délibérations des chambres et des formalités prolongées de la bureaucratie officielle.

Faire grand et risquer, tel est l’objet de la société anonyme.

Aussi les sociétés anonymes ont-elles toujours plus de penchant à l’aventure et au gaspillage que les simples commerçants ou que les industriels particuliers. Il ne faut guère leur demander l’économie minutieuse, la surveillance toujours attentive et qui ne se lasse pas : il leur manque l’œil du maître. Pour les frais d’installation, pour les frais généraux elles ne pousseront pas la parcimonie et la prévoyance aussi loin que de simples patrons ; c’est ce défaut naturel, contre lequel les sociétés anonymes peuvent lutter, mais dont elles ne peuvent absolument triompher, qui réserve encore dans le monde une part notable aux industriels ou aux commerçants isolés, malgré la supériorité des capitaux associés.