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Le développement de la civilisation a singulièrement modifié la situation respective de l’ouvrier et du patron. L’adage d’Adam Smith, la théorie du salaire naturel sont des réminiscences d’un temps où le plus grand nombre des hommes croupissait dans un état de servitude mentale et d’incapacité légale. Il y a moins de vérité encore dans ces formules de Smith ou de Turgot que dans les théories de Malthus et de Ricardo, et cependant nous n’avons pas dissimulé combien celles-ci nous paraissent exagérées et prématurées.

Plaçons-nous à l’époque actuelle, dans le dernier quartier du xixe siècle, non pas à l’époque où vivaient encore les institutions du moyen âge, ni à celle où naissait avec peine et se débrouillait, au milieu d’une sorte de chaos, la grande industrie agglomérée. N’anticipons pas non plus sur cette époque reculée, distante de nous de plusieurs siècles, où la terre tout entière, dans ses moindres recoins, sera habitée, où chaque parcelle du sol aura son occupant, et où le grand fleuve de l’industrie humaine, suivant la magnifique image de Stuart Mill, aboutira à cette mer stagnante que l’on appelle l’état stationnaire. Bornons nos méditations et nos regards à la période caractéristique de l’histoire du monde où nous venons à peine d’entrer il y a un demi-siècle et où l’humanité restera pendant quelques centaines d’années ; en vérité, cette étendue de temps suffit pour occuper nos esprits finis ce sont des perspectives assez vastes pour que l’observation s’y restreigne.

Quelle est à l’époque actuelle, quelle sera à l’époque prochaine l’influence du progrès de la civilisation et du développement industriel sur la répartition des richesses, c’est-à-dire sur la part qui affère dans le produit social à chacun des quatre éléments composant la société ? Tel est le sujet de ce livre. Les quatre éléments qui entrent comme copartageants dans le produit social sont les suivants : les propriétaires, les capitalistes ou rentiers[1], les entrepreneurs d’industrie ou de commerce

  1. La langue vulgaire n’attache pas le même sens au mot de capitaliste et au mot de rentier. Le premier semble indiquer à la fois plus d’activité, plus de spéculation, plus d’opulence que le second. Dans le sens scientifique le capi-