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quelque sorte, de celle d’Adam Smith qui dit : « À la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître, mais le besoin qu’il en a n’est pas aussi urgent. »

Cette maxime est encore un exemple des grands inconvénients scientifiques que présentent les généralisations précipitées. Vraie peut-être, sur certains points du moins, il y a un siècle, la formule d’Adam Smith est généralement fausse aujourd’hui. Cela sera démontré plus loin.

    dans votre âme, et ne jamais vous en séparer dans aucune de vos pensées. À cette occasion, je puis vous donner à vous et à toute la classe ouvrière un moyen infaillible d’échapper une fois pour toutes à toutes les tromperies et à toutes les mystifications. À tout homme qui vous parle de l’amélioration du sort des travailleurs, vous devez poser avant tout la question, s’il reconnaît ou s’il ne reconnaît pas cette loi. S’il ne la reconnaît pas, vous devez dès l’abord vous dire que cet homme, ou bien veut vous tromper, ou qu’il est d’une lamentable inexpérience dans la science économique. Car il n’y a, comme je vous l’ai déjà fait remarquer, dans l’école libérale, même, pas un seul économiste ayant un nom qui ait contesté cette loi. Adam Smith comme Say, Ricardo comme Malthus, Bastiat comme John Stuart-Mill, sont unanimes à en reconnaître la vérité. Il y a sur ce point un accord complet parmi tous les hommes de la science. Et si votre interlocuteur qui vous entretient de la situation des ouvriers a une fois, sur votre demande, reconnu cette loi, alors posez-lui une autre question : Comment veut-il triompher de cette loi ? Et s’il ne sait rien répondre, tournez-lui tranquillement le dos, c’est un babillard vide (ein leerer Schwätzer) qui veut avec des phrases creuses vous tromper et vous éblouir vous-même ou soi-même. »
    Eh bien ! dussions-nous passer pour être d’une « lamentable inexpérience dans la science économique », nous refusons toute espèce de caractère scientifique, de portée générale, à ce prétendu axiome « qu’en tout genre de travail il doit arriver, et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour assurer sa subsistance, » Il ne suffit pas qu’un maître ou même une demi-douzaine de maîtres aient parlé, pour qu’on s’incline malgré les faits.
    Si, d’ailleurs, la proposition de Turgot et de l’école anglaise sur le salaire naturel était vraie, comme l’admet Lassalle dans sa polémique, ce serait une vérité de l’ordre à la fois physique et moral, dérivant de la nature humaine, laquelle pousserait l’homme à une multiplication effrénée dès qu’il aurait plus que ce dont il a besoin pour sustenter son existence (Fristung der Existenz). Tous les arrangements socialistes de Lassalle, toutes les associations subventionnées par l’État, n’arrêteraient pas cet instinct de nature et par conséquent n’amélioreraient en rien la condition du travailleur manuel. Si Lassalle tourne contre ses adversaires, les économistes, la prétendue loi d’airain, il doit également admettre qu’on la tourne contre lui ; car, ou bien elle est fausse à ses yeux, et il ne doit point s’en faire une arme contre les économistes, ou elle est vraie, et alors il doit comprendre qu’elle renverse absolument tous ses plans. Cette loi d’airain, comme on l’appelle, empêcherait tout progrès dans l’humanité; or, comme l’amélioration de la situation matérielle du travailleur depuis plusieurs siècles est incontestable, c’est que la loi d’airain est une fiction. L’histoire la dément tout aussi bien que les faits actuels.