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ments pour des dizaines de millions d’hommes ; et ces quantités colossales d’articles spéciaux, on les produit à l’aventure, pour une clientèle qui ne les a pas commandés et qui peut subitement se restreindre ou se dérober tout à fait. La concurrence devient beaucoup plus active ; les changements d’outillages ou les altérations de procédés qu’exigent les incessantes découvertes de la science sont une obligation presque quotidienne. Un grand péril apparaît : c’est l’intempérance de production, l’excédant de l’offre sur la demande de tous ces articles fabriqués à l’avance et un peu, au hasard. Cette intempérance de production devient presque alors un phénomène régulier, revenant périodiquement à des intervalles que l’on peut prévoir d’avance comme le retour des comètes. Parfois ce fléau atteint une exceptionnelle gravité : il en a été ainsi de 1874 à 1878 pour l’industrie métallurgique, pour celle de la construction des navires à vapeur. L’industrie avait abusé de sa puissance de production d’objets spéciaux et n’en avait pas calculé avec assez de sûreté le débouché.

Voilà la grande industrie constituée avec des avantages énormes pour le bon marché des produits mais avec des inconvénients incontestables du côté de la sécurité, de la stabilité du débouché. Cherchons quelle est l’influence que ce changement si subit a pu exercer dans le passé et qu’il doit avoir dans l’avenir sur les gains et sur la situation des commerçants et des industriels. Il est une observation préliminaire qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que nous sortons à peine de la phase chaotique de la grande industrie. À ses débuts toute nouvelle organisation industrielle prend la société au dépourvu, y jette un grand désarroi, ne rencontre pas tous les contre-poids, toutes les précautions législatives, morales, mentales, qui sont nécessaires pour en prévenir les effets perturbateurs. Ce n’est qu’à la longue, avec beaucoup de temps, que les lois, les mœurs, les habitudes, les intérêts s’adaptent au nouvel état de choses, en corrigent les excès ou les défauts. Les critiques de Sismondi étaient justes quoique ses solutions fussent fausses ; les alarmes de Blanqui l’économiste n’étaient pas