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ses désirs, n’ayant pas ou n’ayant que peu d’approvisionnements d’articles achevés. Le producteur est alors très près du consommateur : c’est le règne du cordonnier ou du tailleur des petites villes, du forgeron et de tous ces métiers simples, rudimentaires, que l’on trouve, ou du moins que l’on trouvait autrefois, dans chaque agglomération de quelque importance, presque dans chaque quartier.

3° La troisième période diffère considérablement de la précédente, autant que celle-ci différait de la première. Les inconvénients du régime intermédiaire étaient nombreux. Tous ces petits industriels, attendant les commandes d’une clientèle restreinte, étaient exposés à rester inactifs pendant une partie de l’année. N’ayant qu’un faible débit pour leurs produits ils ne pouvaient avoir un outillage perfectionné, fonctionnant d’une manière continue. Peu à peu, avec le développement des capitaux, le perfectionnement des voies de communication, le progrès des sciences et des arts, quelques personnes se mettent à fabriquer d’avance pour une clientèle inconnue et éventuelle ; elles réunissent sous le même toit un grand nombre d’ouvriers ; on corrige les inconvénients de la division du travail par la concentration des travailleurs. On a non seulement l’atelier, mais l’usine, dont la puissance de production excède de beaucoup les besoins de la consommation locale, et même souvent ceux de la consommation actuelle. C’est alors vraiment que naît l’entreprise, la production faite à grand risque, mais à un faible prix de revient, devançant la commande et anticipant sur le débouché. Voilà la troisième période, celle dans laquelle nous sommes et où chaque jour nous nous enfonçons davantage. Cette organisation est merveilleuse ; elle semble à la fois avoir quelque chose de divin et de démoniaque. Elle seule permet la production à bon marché par l’emploi de tous les perfectionnements mécaniques elle seule promet de gros bénéfices par l’énormité des masses sur lesquelles elle opère et par la réduction des frais généraux. Une seule usine fabrique des chaussures pour des centaines de mille êtres humains, disséminés aux quatre coins du globe une autre fait des boutons de chemises ou de vête-