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privées, mais ce n’est là qu’un des procédés variés par lesquels le capital surabondant des vieux pays s’embarque pour les pays neufs. Les épargnes qu’emportent les émigrants qui ont l’esprit de retour sont une autre forme de ce placement de capitaux au dehors. Il y a d’autres procédés moins ostensibles et qui ont une assez grande importance ainsi, les commissionnaires parisiens sont les commanditaires des acheteurs étrangers ils ont avec leurs correspondants lointains des comptes qui durent deux, trois, quatre ans, qui rarement sont complètement soldés en espèces, qui rapportent des intérêts modiques vu le prix des capitaux dans les pays jeunes, élevés, au contraire, vu le prix des capitaux dans les vieux pays. C’est ainsi que des commissionnaires parisiens sont souvent les créanciers, pour des sommes considérables, de leurs correspondants de la Plata, du Chili, du Brésil, faisant payer sur ces sommes un intérêt de 7, 8 ou 9 p. 100, ce qui est à l’avantage des deux parties. Voilà une des formes de l’émigration des capitaux. Ce sont les capitaux de la vieille Europe qui vont en grande partie mettre en valeur les contrées lointaines et qui y suscitent une abondante production de matières premières et de denrées alimentaires, au grand avantage du consommateur européen et au détriment du privilège dont jouissait dans les vieilles contrées le propriétaire national. Si l’émigration des capitaux retarde, dans une certaine mesure, l’avènement de l’état stationnaire, elle contribue, cependant, elle aussi, au rapprochement des conditions humaines.

Telles sont les diverses faces de ce phénomène si important, si considérable, de la baisse du taux de l’intérêt dans les vieux pays. Après une première période de perturbation, où il tend plutôt à accroître qu’à réduire l’inégalité des richesses, il arrive enfin à produire tous ses effets bienfaisants, et à former une société où les situations sont plus semblables, où l’activité est plus générale, tout en étant moins exubérante, où l’oisiveté héréditaire n’est plus qu’exceptionnelle, où il est presque impossible de former de grandes fortunes, difficile d’en conquérir de moyennes, où il devient facile au contraire de parvenir à l’aisance.