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Cette baisse du taux de l’intérêt et l’avènement de l’état stationnaire qui en serait promptement la conséquence sont, cependant, retardés par certains événements. Les guerres, les crises commerciales, le gaspillage des capitaux par l’État et les particuliers surviennent de temps à autre pour interrompre l’action régulière de l’accumulation des épargnes. D’autre part de grandes découvertes qui ouvrent subitement à l’activité humaine et à l’emploi des capitaux de nouveaux champs productifs ont le même effet l’invention de la vapeur comme force motrice a été la grande cause du relèvement du taux de l’intérêt dans la période de 1840 à 1867. Enfin l’émigration des capitaux des vieux pays vers les contrées neuves ralentit aussi dans les contrées anciennement civilisées la baisse du taux de l’intérêt et éloigne l’avènement de l’état stationnaire. C’est cette troisième cause qui est à l’heure actuelle la plus active et qui le restera jusqu’à ce que le monde entier soit exploité.

Cette émigration des capitaux, quand elle ne représente qu’une fraction de l’épargne annuelle et qu’elle n’entame pas le fonds national, est un phénomène essentiellement bienfaisant. Elle étend en quelque sorte le territoire en donnant à la nation des créances productives sur l’étranger. Elle permet un excédant des importations sur les exportations, et bien loin que cet excédant indique que le pays importateur paie un tribut au dehors, c’est au contraire le mode qu’adopte l’étranger pour s’acquitter du tribut annuel qu’il doit pour l’intérêt et les profits des capitaux émigrés jadis des vieilles contrées. C’est ainsi que l’Angleterre a peut-être pour 50 ou 60 milliards de francs de capitaux essaimés sur tous les points du globe et qui lui produisent un revenu de 2 ou 3 milliards de francs ; c’est ainsi que la France, entrée plus tard et moins résolument que l’Angleterre dans cette voie, possède au moins 20 milliards de créances productives sur l’étranger dont elle tire un milliard de revenu net par année.

Très divers, d’ailleurs, sont les modes d’émigration des capitaux le plus apparent et le plus connu, c’est la souscription à des émissions de titres soit d’emprunts d’État, soit de sociétés