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travail ; ces deux causes combinées ont des effets d’une formidable puissance.

Cette marche de la civilisation est conforme à la justice. Un financier très sagace, Laffitte, a écrit une fort belle page à ce sujet : « Reconnaissons, dit-il, quel est en général l’état du capitaliste dans la société. C’est ordinairement celui qui a travaillé et qui ne travaille plus, ou, plus exactement encore, c’est celui dont les pères ont travaillé autrefois et l’ont dispensé de travailler aujourd’hui. Il prête donc ses capitaux à ceux qui n’ont pas acquis la faculté de se reposer, et, il faut en convenir, il mérite, à ce titre, bien moins d’intérêt que l’homme industrieux qui paie actuellement son pain par ses sueurs. Sans doute, cet oisif fortuné n’en a pas moins ses droits, car il faut respecter le travail dans celui même qui se repose ; il faut respecter le travail du père dans le capital du fils ; mais peut-on empêcher les effets de la loi commune qui avilit sans cesse les capitaux en augmentant leur abondance ? L’homme qui vit sur une œuvre passée doit devenir continuellement plus pauvre, parce que le temps le transporte, avec la richesse d’autrefois, au milieu d’une richesse toujours croissante et plus disproportionnée à la sienne. À défaut du travail il n’y a qu’un moyen de se soutenir au niveau des valeurs actuelles, c’est « de diminuer ses consommations il faut ou travailler, ou se réduire. Le capitaliste a le rôle de l’oisif, sa peine doit être l’économie, et elle n’est pas trop sévère. »

Tels sont les effets de la baisse du taux de l’intérêt, quand les lois et les gouvernements laissent libre cours à la nature des choses. La formation et la conservation de grandes fortunes, donnant une large indépendance, permettant une oisiveté héréditaire, deviennent beaucoup plus difficiles. Le nombre des oisifs héréditaires est infiniment moindre aujourd’hui qu’il y a cent ans, quoique nous sortions d’une période où le taux de l’intérêt a été pendant vingt ans très élevé ce nombre ira encore en diminuant. Il n’y a donc aucun doute que la baisse de l’intérêt du capital ne nous conduise à une plus grande égalité des conditions.