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moins d’égalité de conditions dans une société civilisée où les capitaux augmentent que chez un peuple sauvage qui n’a pas de capitaux du tout. Mais il est hors de doute que la baisse du taux de l’intérêt est, à la longue, contraire à la classe des riches capitalistes et des rentiers. L’instinct de nos pères, à défaut de science, les en avertissait avec une grande sûreté. Forbonnais rapporte que les Français du dix-septième siècle considéraient la « baisse du taux de l’intérêt comme contraire aux intérêts de la noblesse de robe », et ils avaient raison.

La baisse du taux de l’intérêt équivaut à une dépossession graduelle d’une partie des avantages dont jouissait la classe des capitalistes et des rentiers. Cette vérité est rendue très sensible par les opérations si fréquentes et si connues que l’on appelle les conversions de dettes publiques. Une conversion de dette publique consiste dans la substitution d’une dette nouvelle, portant un intérêt moins élevé, à une dette ancienne portant un intérêt plus élevé : transformation aussi judicieuse que légitime qui fait profiter le débiteur, que ce soi l’État, une ville ou un particulier, de l’amélioration du crédit public, du bon marché croissant des capitaux. Ces conversions de dettes se font chaque jour sans qu’on y pense : les particuliers, les compagnies privées, les corporations, les municipalités, les départements ou les provinces y recourent ; et c’est seulement quand l’État veut suivre à son tour l’exemple général qu’on ouvre les yeux et qu’on s’aperçoit, dans un cas particulier, d’un phénomène devenu universel.

Nous ne nous arrêterons pas à ces conversions de dettes publiques dont nous avons examiné le principe et décrit les applications dans un autre ouvrage. Anglais, Américains, Belges, Suisses, Allemands, toutes les nations en ont fait usage les Français moins que d’autres, à cause de leur excessive timidité et de la faveur qu’ils sont toujours portés à accorder aux intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. La nature travaille en quelque sorte, dans les vieilles sociétés, par l’abaissement de l’intérêt des capitaux, à la libération graduelle, progressive, si ce n’est totale, des débi-