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passé une période d’agiotage où l’ignorance et la crédulité du public donnent une proie facile aux spéculateurs, les fortunes de spéculation deviennent moindres avec la baisse du taux de l’intérêt. Un grand ministre anglais (lord Beaconsfield) dans les jours de sa jeunesse écrivait « le monde est mon huître et je l’ouvrirai à la pointe de mon épée » pour les hommes de bourse et de finances la foule ignorante et avide est aussi une huître qui se laisse aisément dévorer. Mais peu à peu l’éducation et l’expérience la transforment, et quoique l’on ne puisse se flatter de faire jamais disparaître de la société les deux catégories de dupeurs et de dupés, on peut espérer que l’une et l’autre se réduiront et que, avec une instruction plus sérieuse et plus générale, la masse du public finira par n’appartenir ni à l’une ni a l’autre. La spéculation, et nous voulons parler ici de celle qui est inoffensive et permise, qui n’a aucun caractère délictueux ni au point de vue du droit civil, ni au point de vue plus strict de la morale, la spéculation, c’est-à-dire le coup d’œil rapide et sûr qui discerne à l’avance les mouvements des affaires et des prix, restera toujours, plus encore que l’économie, dans l’avenir comme dans le passé, la source principale des grandes fortunes, mais elle aura moins de prix dans le monde nouveau où le marché sera plus étendu, les prix plus réguliers, les moindres variations plus tôt connues.

Quant aux fortunes moyennes donnant une complète indépendance, elles deviennent, naturellement moins nombreuses dans les périodes où l’intérêt est bas. Il est alors plus difficile de vivre de ses rentes ; les pensions de retraite, les assurances sur la vie, les placements a fonds perdu et les rentes viagères, toutes ces combinaisons sont moins avantageuses parce qu’elles reposent toutes sur la capitalisation des intérêts, qu’elles sont d’autant plus fructueuses que le taux de l’intérêt est élevé, d’autant plus lentes et infécondes que le taux de l’intérêt est bas[1].

  1. Que deviendraient les assurances sur la vie si le taux de l’intérêt tombait à 1 et demi p. 100 ? leurs tarifs, à l’heure actuelle, reposent sur une capitalisation à 4 p. 100 ; il est vrai que les bénéfices et les remises aux agents représentent à peu près la moitié de la prime. Dans une période de baisse de l’intérêt, les sociétés mutuelles doivent prédominer.