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Ces trois causes, deux qui peuvent être considérées comme heureuses et la dernière comme fatale, n’agissent pas avec la même intensité dans tous les temps et l’action en est souvent soit suspendue, soit entravée par des causes qui agissent en sens contraire. Aussi la tendance à la baisse du taux de l’intérêt asubi biendes interruptions dans l’histoire. L’intérêt habituel aujourd’hui n’est, en définitive, pas plus bas que n’était l’intérêt dans beaucoup de contrées florissantes il y a plusieurs siècles.

Dans le monde romain, sous l’empereur Claude, le taux de l’intérêt était de 6 p. 100. Justinien n’autorisait les personæ illustres à prêter qu’à 4 p. 100, un taux plus élevé paraissant entacher le caractère du prêteur. Passons sur tout le moyen âge, et plaçons nous au dix-septième siècle. En Angleterre, sous la reine Anne, l’intérêt légal était fixé à 5 p. 100[1] ; sous Georges II, pour les placements de toute sécurité il n’excédait pas 3 p. 100. En Hollande, au temps de Louis XIV, il était tombé à 2 p. 100, aussi le nombre des rentiers et des oisifs était-il faible en Hollande et Descartes disait de ce pays qu’il ne s’y rencontrait presque personne qui n’y exerçât quelque commerce : ubi nemo non exercet mercaturam. Dans une contrée qui retenait encore à cette époque les restes d’une prospérité et d’une activité aujourd’hui disparues, dans l’Espagne du dix-septième siècle, les capitalistes prêtaient à des sociétés de commerce moyennant 2 ou 3 p. 100 d’intérêt. On raconte qu’en Hollande il arrivait aux capitalistes de verser des larmes quand les emprunteurs solvables leur remboursaient les capitaux prêtés si grand était l’embarras pour trouver un placement nouveau. À la fin du dix-huitième siècle en Allemagne, les caisses de retraite ne calculaient l’intérêt qu’à 3 p. 100 pour l’établissement des pensions qu’elles avaient à servir.

Ainsi le taux de l’intérêt n’est pas plus bas aujourd’hui en France ou en Angleterre qu’il ne l’était il y a un siècle ou deux dans les pays les plus florissants, à savoir la Hollande,

  1. C’est en 1714, à la fin du règne de la reine Anne, que le taux légal d’intérêt des capitaux fut abaissé de 6 à 5 p. 100. C’est alors que commença la période des conversions de la dette publique britannique au dix-septième siècle (Voir notre Traité de la science des finances, t. II).