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bon état une très petite partie des avantages successifs qu’il a procurés, suivant la méthode des amortissements industriels. Voilà pourquoi il est légitime que le prêteur ne rentre pas seulement dans la possession de l’objet prêté, mais qu’il participe aussi à toutes ces utilités successives, à tous ces avantages divers que la possession du capital emprunté a procurés à l’emprunteur. Ce n’est donc pas seulement dans le sens juridique et par l’arbitraire des lois que le capital engendre un intérêt ; c’est naturellement, matériellement ; les lois n’ont fait ici que copier la nature.

D’où vient que des vérités aussi facilement saisissables aient échappé, non seulement au philosophe Aristote, mais encore à la plupart des églises, au judaïsme, au christianisme, au mahométisme ? Ces églises sont nées dans des temps où la science économique n’existait pas et où le vrai caractère des relations sociales ayant pour objet la production était méconnu. En outre, ce qui se conçoit aux premières heures du prosélytisme, les religions s’efforçaient de substituer aux rapports juridiques, fondés sur la stricte justice, des rapports charitables. L’interdiction, d’ailleurs, n’était pas toujours complète. Si Origène, par exemple, défendait au prêteur d’exiger un intérêt, il enjoignait ou conseillait à l’emprunteur de restituer le double. Dans des temps plus proches de nous, les réformateurs du seizième siècle, sauf un, ne furent pas plus clairvoyants que les Apôtres ou les Pères. Luther, Mélanchton, ont tonné contre l’intérêt qu’ils confondaient souvent, comme l’a fait encore depuis lors Proudhon, avec l’usure, c’est-à-dire avec les pratiques dolosives et frauduleuses qui exploitent la crédulité, ou les vices, ou le besoin de l’emprunteur. Il est arrivé à Calvin, et ce n’est pas de sa part un faible mérite, de discerner beaucoup mieux la nature du prêt à intérêt et de légitimer cette transaction. Le Journal des Économistes a publié, il y a un an (numéros de janvier et de février 1879), un intéressant article à ce sujet. L’argent, disait Calvin, n’engendre pas de l’argent, c’est incontestable ; mais avec de l’argent on achète des terres qui produisent plus que l’équivalent du travail qu’on y consacre et qui laissent